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AVANT-PREMIÈRE - Aux Yeux des Vivants

19 mars 2014 | Par : Seb Lecocq, Darkness Fanzine

Un teenslasher qui dérange

De toute la vague de jeunes metteurs en scène français férus d’horreur, Alexande Bustillo et Julien Maury sont sans conteste les plus honnêtes et les plus gros amoureux du genre. Après avoir refusé plusieurs projets américains faute de final cut, les voilà de retour en France (mais avec un tournage en Bulgarie) pour un nouveau film qu’ils ont initié et sur lequel ils possèdent un contrôle total. Aux Yeux des vivants s’inscrit logiquement dans la petite filmographie du duo mais détonne notamment sur plusieurs points. Là où A l’intérieur et Livide s’inscrivaient dans une réalité franco-française, Aux Yeux Des Vivants se veut plus internationaliste et permet aux réalisateurs d’exposer leurs influences américaines notamment via une campagne de promotion virtuelle axée sur des visuels rappelant Les Contes de la Crypte et les couvertures E.C Comics. A la vue du film, ce premier exemple s’impose comme une influence évidente pour la paire Bustillo/Maury.

Et si avec Aux Yeux Des Vivants, ils avaient réalisé leur premier film pour enfants ? C’est en tout cas ce que revendique Alexandre Bustillo, estomaqué par les menaces d’interdiction aux moins de 18 ans qui pèsent sur le film (Lire les précisions de Darkness à la suite de la critique). De fait, le film, après une scène d’introduction très (trop) Rob Zombiesque et graphiquement hyper brutale, qui fait le lien entre ce film et A l’Intérieur, suit les traces de Stand By Me ou de L’été où j’ai grandi avec une petite touche de Goonies. Aux Yeux Des Vivants a pour héros une bande de trois amis coincés entre l’enfance et l’âge adulte qui vont être confrontés à la violence et à la brutalité du monde des adultes. Un difficile passage à l’âge supérieur pour ces enfants qui sera parfaitement synthétisé et illustré lors de la très belle dernière séquence du film, d’une désarmante simplicité. Mais avant cela, ils auront dû en traverser des épreuves car, fidèles à sa réputation, le tandem Bustillo/Maury n’y va pas de main morte niveau violence graphique. Le fait que les héros soient des enfants ne les effraie pas outre mesure. Au contraire, ils profitent de l’occasion pour revisiter, à leur manière, le mythe du croque-mitaine.

Avant tout, Aux Yeux des Vivants est une histoire d’amitié et de famille. Le film démarre d’une manière presque bucolique : on y suit les aventures d’un trio de copains qui décident de sécher leur retenue pour passer l’après-midi ensemble dans la campagne environnante, une campagne verdoyante, accueillante, vaste terrain de jeu qui cache en son sein le Mal. Un peu à la manière de Livide avec son décor fantasmagorique émergeant de la nature environnante et qui va se révéler fatal pour ceux qui oseront s’y aventurer. Cette fois, ce sont d’anciens studios de cinéma abandonnés, les studios Blackwoods (l’écriteau indique Backwoods, le "L" étant tombé), qui vont servir de tanière aux forces du Mal. Elles sont ici personnifiées par une famille dysfonctionnelle et bâtarde certes mais soudée par l’amour qui unit un père et son fils, incarnés respectivement par Francis Renaud et Fabien Jegoudez. Ce dernier est tout simplement flippant en boogeyman monolithique, personnage auquel il apporte toute l’étrangeté de son physique et de sa présence. Un boogeyman finalement plus effrayant au naturel que vêtu de son masque. C’est lui qui apporte toute la tension présente dans la deuxième partie du film.

Cette seconde partie prouve justement que les deux metteurs en scène sont toujours aussi à l’aise dans la gestion de l’espace et dans la montée en tension de leur cinéma. On retrouve l’environnement rassurant du foyer dévoyé par l’intrusion d’un élément perturbateur et bien évidemment les meurtres qui vont avec. Pourtant cette fois, malgré quelques inserts d’une grande violence graphique, une partie des meurtres est réservée au hors-champ, comme si une certaine violence devait être masquée aux yeux des vivants. Le duo met plutôt l’accent sur la tension et le suspense renforcés par la présence fantomatique de Clarence, le boogeyman que le duo parvient, au final à humaniser malgré tout. Lui aussi, plus victime que véritablement bourreau.

Ce troisième film du tandem prouve son indéniable capacité à mettre en scène de belles scènes d’horreur et de violence. Cette dernière possède toujours cette petite part de beauté dans la laideur grâce à une approche très latine de la violence. C’est aussi l’occasion pour eux de reconstituer leur "famille de cinéma" dans laquelle on retrouve Béatrice Dalle, Chloé Coulloud, Dominique Frot ou encore le compositeur Raphael Gesqua, qui livre une partition très nuancée. Le film confirme aussi les faiblesse de la team Bustillo/Maury dans l’écriture notamment ou la direction d’acteur, parfois un peu aléatoire. Une trop grande propension à la référence ou au clin d’œil (en vrac, Halloween, Les Goonies, Walking Dead, The Devil’s Rejects,…), autant de faiblesses récurrentes compensées par la générosité, l’amour du genre et l’ambition du duo. Aux Yeux Des Vivants est un film qui respire la sincérité, très bien rythmé, sans temps morts et très efficace dans son déroulement mais parsemé de petits défauts. Le mélange des genres est toutefois réussi et mérite d’être projeté aux yeux des vivants.

Un teenslasher qui dérange...

Par Darkness Fanzine

Dès le prologue, Bustillo et Maury nous entrainent dans leur univers. On tranche, on coupe, on frappe, on ouvre. Aucune place n’est laissée au hasard. Béatrice Dalle et son ventre rond sont les liens évidents avec leur précédent film qu’un pavillon de banlieue place une nouvelle fois au cœur de la vie réelle. On se souvient qu’en 2007, ce réalisme très particulier avait fortement dérangé les Commissions de classification du monde entier qui ont souvent fait barrage à la projection du film aux mineurs. A l’Intérieur (Inside) s’est ainsi retrouvé interdit aux moins de 18 ans aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, au Japon et dans une dizaine d’autres pays, l’Allemagne allant même jusqu’à interdire la version intégrale jugée insupportable. Tourné pour moins de 2,5 millions d’euros, A l’Intérieur ne laisse personne indifférent. Les réalisateurs ont tout donné au point de se faire remarquer par les Américains qui leur font rapidement des ponts d’or pour les attirer outre-atlantique. Mais si la grande majorité des scénarios qu’ils reçoivent ne les convainc pas, c’est surtout la tutelle castratrice des studios qui les amène à refuser une cinquantaine de propositions. A la sortie de The Secret, en 2012, Pascal Laugier expliquait avoir préféré travailler au Canada pour garder le contrôle de son film. Une revendication que ne partage pas Alexandre Aja (La Colline à des yeux, Piranha 3D) qui privilégie des conditions de tournage confortables à une indépendance qui ne permet pas en France de tourner des films de genre dans des situations optimales. Et pour cause, le budget de ce type de films ne dépasse jamais le quart du budget moyen de n’importe quelle comédie de base. Citons par exemple Fiston, de Pascal Bourdiaux, avec Franck Dubosc, tourné pour 7,5 millions d’euros. En France, les financeurs habituels du cinéma ne veulent pas investir dans un film d’horreur français risquant d’être mal distribué – Aux Yeux des vivants devrait être exploité dans 25 salles – et qui, interdit à une catégorie de spectateurs, ne pourra pas être diffusé à la télévision. Pourtant aux États-Unis, la production de films de genre rapporte beaucoup d’argent. Ainsi, Insidious : Chapiter 2, de James Wan, tourné pour 5 millions de dollars en 2013 en a généré plus de 161 dans le monde entier. Pour garder la director’s cut, Alexandre Bustillo et Julien Maury ont donc choisi de rester en France pour écrire et tourner Aux Yeux des vivants. En l’absence de soutiens publics, Metaluna Productions (The Theatre Bizarre, Super 8 Madness !) complète le budget du film avec la participation de Canal+, Cine+ ou encore SND et recoure même au financement participatif sur Internet (touscoprod.com) en avril 2013.

Si les réalisateurs obtiennent une liberté totale, le budget serré – avoisinant les 2 millions d’euros – les contraint à tourner leur teenslasher en Bulgarie, dans des décors incroyables. Une histoire simple qui conduit trois jeunes adolescents à explorer les méandres d’un studio de cinéma désaffecté, abritant un père et son fils déjantés, qui ressemble étrangement à la fête foraine dissimulant la famille de tarés de Massacre à la tronçonneuse 2 (1986) de Tobe Hooper. Et ce clin d’oeil au cinéma horrifique des années 80 est loin d’être le seul. Les références sont nombreuses, peut-être un peu trop : des Goonies (les enfants) à Halloween (le tueur masqué), de La Colline à des yeux (le psychopathe chauve) au Seigneur des anneaux (la nudité et les postures animales du Gollum) le choix est assumé et même revendiqué par les réalisateurs qui désiraient rendre hommage aux films de leur enfance. Une envie qu’ils souhaitent faire partager aux jeunes spectateurs pour lesquels Aux Yeux des vivants a également été réalisé. Une conception diamétralement opposée à l’avis émis par la commission de classification des œuvres cinématographiques le 3 mars dernier laquelle, en proposant d’interdire le film aux moins de 18 ans, estime bien au contraire que le film ne convient pas aux mineurs. Les scènes de violence impliquant des enfants ne sont sans doute pas étrangères à la réaction de la Commission, même si un montage habile permet pourtant de ne jamais montrer un enfant et une image gore dans le même plan. Le passage en sous-commission imposant une seconde projection devant l’assemblée plénière lorsqu’une interdiction est proposée, ce qui est ici le cas, la pratique montre que l’avis qui suit est généralement moins contraignant que le premier pour ce genre de films. On se rappelle en effet que les films Frontière(s), de Xavier Gens en 2007, ou encore Martyrs, de Pascal Laugier en 2009, avaient également risqué une interdiction aux mineurs pour finalement être interdits aux seuls spectateurs de 16 ans. Un niveau de classification déjà accolé par la Commission au précédent film de Bustillo et Maury. Malgré tout, il y a fort à parier qu’Aurélie Filippetti prendra le temps suffisant avant d’interdire Aux Yeux des vivants aux mineurs, le juge exigeant désormais du ministre une motivation suffisante depuis l’annulation à deux reprises, en 2010 et 2012, du visa d’exploitation du film Antichrist (2009). Si l’assemblée plénière venait à confirmer la décision de la sous-commission lors de la projection organisée rue de Varenne le 20 mars prochain, il est vraisemblable que la ministre de la Culture demande un nouvel avis à la Commission comme le décret du 23 février 1990 relatif à la classification des films le lui permet.

Rappelons enfin que le dernier film de genre interdit aux moins de 18 ans en France reste à ce jour Saw III (2006), de Darren Lynn Bousman, la Commission justifiant à l’époque sa proposition par « la très grande violence du film, qui enchaîne sans répit des scènes de tortures morales et physiques appuyées, gratuites, sadiques et pour certaines insoutenables, donne le sentiment qu’un palier est franchi dans ce qui est montré dans un film appartenant à cette catégorie cinématographique. » Le dernier Bustillo et Maury semble vraiment bien loin de telles considérations. Aux Yeux des vivants sortira en salles le 30 avril 2014.

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