AVANT-PREMIERE

AVANT-PREMIERE - Cloud Atlas

Tout est connecté

« Tout est connecté » annonce cette grande fresque « épique » et néanmoins intimiste qui invite le spectateur à voyager entre différentes époques au cœur de six lignes narratives différentes. Tel un film à sketches, Cloud Atlas propose, en effet, de suivre de nombreux personnages dans autant de sous-intrigues, la plupart ayant des répercussions, plus ou moins évidentes, sur les autres histoires proposées. Cependant, à la différence de la plupart des anthologies à sketches, Cloud Atlas entremêle les différentes intrigues par un jeu de montage en apparence déstabilisant qui catapulte sans cesse le public d’une époque à une autre.

1846. Adam Ewing, un avocat en faveur de l’esclavage, voyage dans le pacifique Sud sur un navire. Il découvre un passager clandestin, un Noir en fuite, qui lui sauve la vie et change ses opinions sur l’esclavage.

Peu avant la seconde guerre mondiale, Robert Frobisher, musicien homosexuel, tente de donner un sens à son existence en aidant un compositeur vieillissant, autrefois réputé génial, Vyvyan Ayrs, a terminé sa plus belle symphonie.

Luisa Rey, journaliste dans le San Franciso de 1973, essaie d’obtenir un entretien avec l’amant de Frobisher, le physicien Rufus Sixmith, mais celui-ci vient de mourir. Aux côtés de son cadavre se trouve une série de lettres qui dénoncent les malversations d’une compagnie nucléaire, Swannekke. Luisa devient dès lors la cible d’une bande de tueurs décidés à la réduire au silence.

Angleterre, 2012. L’éditeur Timothy Cavendish amasse une fortune en publiant la biographie d’un gangster notoire, Dermot Hoggins, dont la dernière « facétie » fut de défenestrer un critique ayant douté de son talent. Poursuivi par les complices d’Hoggins, le brave Cavendish trouve refuge dans une maison de retraite.

Néo Séoul, en 2441. Somni 451 est une « clone » parmi d’autres, fabriquée pour servir les « sang purs » et satisfaire tous leurs désirs dans un fastfood. Cependant, avec l’aide du soldat Hae Joo Chang, Somni 451 se révolte contre l’ordre établi.

Un lointain futur, 106 ans après la fin de la civilisation. Le monde se reconstruit peu à peu dans l’adoration d’une ancienne déesse, Somni. L’arrivée de l’étrange Mernym dans le village où vit Zachry Bailey entraine de nouveaux changements qui pourraient avoir d’énormes conséquences pour l’avenir de l’Humanité.

Andy et Larry (à présent Lana) Wachowski avait révolutionné le cinéma de science-fiction avec Matrix à la toute fin du vingtième siècle. Une œuvre dont l’influence reste toujours perceptible, pour le meilleur et pour le pire, sur la production actuelle science-fictionnelle et qui, malheureusement, fut suivie de deux séquelles décevantes : le très moyen Matrix Reloaded et le piteux Matrix Revolutions. Leur réalisation suivante, Speed Racer, n’avait pas convaincu grand-monde et apparaissait surtout comme une tentative déjantée de manga « live » sympathiquement ratée. Heureusement, après l’excellent V pour Vendetta (qu’ils ont écrit et produit), le dynamique duo revient avec une œuvre démesurément ambitieuse mais, au final, globalement satisfaisante, coréalisée par Tom Twicker, lequel avait marqué les esprits par son excellent (quoique très branché) Run Lola Run voici une douzaine d’années.

Adapté d’un roman de David Mitchell, Cloud Atlas brise la chronologie de l’œuvre littéraire dont il s’inspire pour entremêler les époques dans une incroyable partie de ping-pong cosmique. Le spectateur voyage ainsi, au gré d’un montage virtuose, entre différents lieux et époques, pour se perdre dans un labyrinthe dont les connections paraissent, au départ, nébuleuses. Les premières trente minutes sont ainsi déstabilisantes et brisent toutes les règles narratives généralement établies pour emporter le public dans un incroyable cyclone.

Au cœur du maelstrom, des actions anciennes trouvent des parallèles au travers le temps et l’espace, parfois de manière littérale, parfois par des rappels visuels qui sous-entendent l’existence d’une « toile de vie » ou chacun a son rôle à jouer. Pour appuyer cette idée, les acteurs interprètent plusieurs rôles différents et changent d’âge, de sexe et de race au gré des différents « épisodes » proposés. Tom Hanks, Halle Berry, Hugh Grant, Jim Broadbent, Doona Bae, Ben Whishaw, Jim Sturges, Hugo Weaving, Susan Sarandon, etc. incarnent, par conséquent, en moyenne cinq ou six personnages sans qu’il soit généralement possible de les reconnaitre avant le surprenant générique final.

Brisant les frontières des genres cinématographiques, le long-métrage, proprement inclassable, passe d’un récit d’aventures et d’amitié situé dans le Pacifique à un pensum d’anticipation, sans oublier un drame romantique gay, une comédie noire qui prend place dans une maison de retraite, un thriller de politique fiction largement inspiré par le cinéma « engagé » des seventies et un actionner de SF, plus classique, traitant de la révolution des clones dans un Séoul futuriste.

Reconnaissant l’influence de 2001 Odyssée de l’espace ou The Fountain (auquel certains critiques ajoutèrent Babel), Cloud Atlas développe donc une philosophie « asiatique » bien différente du mode de pensée occidental. Le film refuse ainsi le hasard et prétend, au contraire, à l’existence d’un cycle de vie « circulaire » dans lequel les actions individuelles peuvent avoir d’importantes conséquences au-delà des barrières spatiales et temporelles. La réincarnation se voit elle-aussi évoquée, une tâche de naissance en forme de comète qui se retrouve sur l’épiderme de différents protagonistes suggérant la réalité de la métempsychose.

Tous ces « sketches » ne sont pourtant pas d’un égal intérêt. La partie thriller, prévisible, manque, par exemple, de nerfs et de conviction pour emporter l’adhésion des spectateurs ayant déjà vu les classiques du genre comme Les hommes du président ou I comme Icare. Le segment situé dans la maison de retraite est, pour sa part, amusant mais relativement anecdotique et longuet tandis que les « saynètes » qui se déroulent sur un bateau négrier auraient, par contre, nécessité davantage de développements. Cependant, la romance homosexuelle dans les années ’30 est convaincante et les deux segments science-fictionnels, les plus développés, fonctionnent de fort belle manière en dépit de leur relatif manque d’originalité. Là encore, les références aux classiques de la SF abondent, de L’âge de cristal à Total Recall, voire à Farenheit 451 ou Soleil Vert (évoqué de manière humoristique par les dialogues d’un autre sketch) et même à Matrix dont on retrouve, presque inévitablement, certains « tics » de mise en scène dans la représentation de l’action ainsi qu’une réelle fascination pour l’Asie.

Si aucune des intrigues n’est, en elle-même, véritablement mémorable ou aboutie, leur imbrication parvient pourtant à les sublimer et à les rendre intéressantes et plaisantes à suivre. Cloud Atlas constitue ainsi l’éclatante démonstration du vieil adage selon lequel « le tout n’est pas que la somme de ses parties » puisque le résultat final transcende les faiblesses respectives des différents segments.
Evitant l’hermétisme mais toutefois exigeant envers le spectateur, le trio de cinéaste accouche donc d’une œuvre ambitieuse dans lequel il est aisé de se perdre, à moins de la rejeter en bloc par ses partis pris radicaux et intransigeants. Toutefois, malgré ses longueurs et ses indéniables scories, ce trip à la fois cosmique et intimiste de près de trois heures constitue une belle réussite suffisamment stimulante et novatrice pour donner envie de s’y replonger, quitte à s’y noyer.

Bancal, imparfait, traversé de fulgurances mais aussi pollué par quelques scènes ratées, voire imbuvables, alternativement magnifique et indigeste, superbe et décevant, Cloud Atlas n’en demeure pas moins une œuvre fascinante et grandiose. On en ressort lessivé et dérouté mais aussi fasciné et globalement satisfait, avec l’impression tenace et persistante d’avoir découvert un film important et unique.

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