BRIFF

BRIFF 2018 : The Man who Killed Don Quixote

Le BRIFF (pour Brussels International Film Festival) ouvrait ses portes pour sa première édition le mercredi 20 juin avec la projection du tant attendu The Man Who Killed Don Quixote de Terry Gilliam. L’événement réparti sur 11 jours et dans plusieurs cinémas de la ville se veut une incarnation riche et populaire visant à imprégner la capitale de cinéma. Il est question de pleins de genres différents dans tous les styles, du film belge d’auteur à la gâterie geek comme Retour vers le Futur projeté en plein air et gratuitement. Bref, un festival qui marque déjà pas mal de points pour sa première édition avec des invités prestigieux (Claudia Cardinale en marraine) et une ouverture en fanfare avec le dernier né de l’ex-Monty Python. Et ce ne seront pas quelques couacs (logiques lors d’une première édition) qui viendront entacher ce plaisir, car oui, la séance a démarré en retard, oui, il a fallu composer avec un système d’entrées pas très clair et oui, le centre de Bruxelles est en travaux. Les râleurs pourront toujours trouver à redire, le fait est que, pour une ouverture, c’était déjà une réussite de projeter ce métrage. Imaginez, 25 ans qu’on l’attendait celui-là ! Et justement, parlons-en du film, car il est avant tout question de cinéma.

25 ans d’attente, et rarement un film n’aura été aussi méta-discursif ! Le pitch ? C’est l’histoire d’un jeune réalisateur considéré comme un génie qui essaie de diriger une pub dont le protagoniste est Don Quichotte, alors qu’il avait réalisé un film d’étudiant 10 ans plus tôt avec ce personnage dont il a lui-même oublié l’existence. Problème : la pub tourne au désastre et il se retrouve embourbé entre ses problèmes actuels et rattrapé par les conséquences de son film d’étudiant. Car il avait à l’époque donné les rôles à des amateurs avec notamment un cordonnier qu’il a manipulé pour le faire jouer et qui, 10 ans plus tard, est resté persuadé d’être le vrai Don Quichotte. Les retrouvailles virent au grand guignol et le jeune prodige se voit affublé par son ancien acteur du rôle peu flatteur de Sancho Panza, fidèle écuyer du chevalier errant. Les quiproquos se succèdent et de rencontres improbables en péripéties tournant peu à peu aux aventures les plus invraisemblables, perdu entre fantasmes, rêveries, hallucinations et réalité, le héros (superbe Adam Driver) va petit à petit perdre pied avec la réalité du monde pour en découvrir une autre.

Pour l’histoire autour du film, c’est Gilliam qui aura mis 25 ans (dont une tentative avortée déjà immortalisée par le documentaire Lost in la Mancha) pour enfin faire exister une oeuvre qui serait le successeur logique de son Fisher King et de son adaptation du Baron de Munchausen (deux films très largement habités par l’esprit des écrits de Cervantes). Tout ça pour nous parler de lui, de nous, du monde moderne et de comment les problèmes de Don Quichotte sont on ne peut plus actuels (la scène avec les musulmans fuyants l’inquisition et le héros rappelant naïvement que « ce n’est pas possible, qu’on est en Europe et au 21eme siècle » est emblématique de cette critique acerbe et acide) : à l’heure où l’on est persuadé de tout savoir, la réalité n’a jamais été aussi volatile. Terry Gilliam n’adapte pas Don Quixote, il en fait une sorte de suite spirituelle (la logique narrative rappelle celle du livre), ainsi qu’un hommage respectueux et révérencieux (beaucoup de passages sont des adaptations du livre, mais dans un contexte fort différent). Et, si le héros de Cervantes brisait le quatrième mur en rappelant le succès de son premier volume (l’œuvre originale a été publiée en deux volumes), Gilliam joue avec le fait que le film soit conscient d’être le successeur d’une précédente tentative. Vous suivez ?

On retrouve ici toutes les grandes obsessions du réalisateur et on y retrouve sa verve des débuts, le surréalisme s’invitant généreusement dans les situations ou plutôt dans les mises en situation (on aura très souvent des jeux sur les anachronismes qui n’en sont pas, mais qui donne à l’ensemble une connotation très amusée de jeux de va-et-vient entre la fiction et la méta-fiction). Certaines de ces habitudes de réalisation reviennent en gimmick (l’utilisation d’objectifs 14 mm pour déformer les paysages), mais pas de manière abusive ou caricaturale. C’est un très bon cru pour les aficionados de l’américain qui livre ici son meilleur film depuis Las Vegas Parano.

La mise en scène est souvent magnifique (prise en défaut sur quelques plans de travelling un peu tremblants), le rythme est capricieux, mais parvient à tenir en haleine. De plus, les acteurs sont tous remarquables. Jonathan Pryce est fabuleux en vieil homme perdu dans ses illusions et Adam Driver réalise l’exploit d’interpréter à merveille un personnage originellement taillé pour Johnny Depp, sans doute mieux que ce dernier. On sent par moment que le rôle avait été écrit pour le héros de Pirates des Caraïbes, mais l’acteur parvient à déjouer tous les pièges et à s’en sortir haut la main, sans singer ou caricaturer.

Certains glousseront sur le rythme par à-coups du film (principalement composé de saynètes), mais le concept est tellement méta que la somme de ses parties ne pourrait en valoir la globalité. On pourra aussi entendre que certains effets spéciaux font un peu cheap. Mais Gilliam évite ici la surenchère d’effets par ordinateurs qui lui ont valus quelques déconvenues et préfère la plupart du temps des effets réels (maquettes, poupées, etc.). En fait, ces quelques ratés sont plutôt raccord avec l’un des sujets du film : l’illusion n’est vraie que si l’on veut y croire. Et c’est bien là le génie de ce film : rendre l’envie de croire au cinéma, l’envie de croire en l’illusion.

Pour résumer, un très bon film d’ores et déjà important dans l’histoire du cinéma par la ténacité de son réalisateur et qui marque un cap important pour la filmographie de Gilliam. Si vous aimez le cinéma, n’hésitez pas. Si vous êtes fans du réalisateur, ruez-vous dans les salles le 25 juillet prochain !

Jérôme Di Egidio

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