Critique de film

Take Shelter

"Take Shelter"
affiche du film
  • Genre : Drame, Thriller psychologique
  • Année de production : 2011
  • Sortie belge : 0000-00-00
  • Réalisateur : Jeff Nichols
  • Pays d'origine : USA
  • Durée : 2h00
  • Scénariste : Jeff Nichols
  • Musique : David Wingo
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  • Bande annonce
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  • Casting : Michael Shannon, Jessica Chastain, Shea Whigham, Kate Mixon, Natasha Randall, Ron Kennard, Scott Knisley, Robert Longstreet
  • Récompenses : Grand Prix de la Critique et SACD Award au Festival de Cannes 2011
    Actrice de l'année (Jessica Chastain au Hollywood Film Festival 2001
    Meilleur film international au Festival du Film de Zürich 2011
    Grand Prix au Festival du cinéma américain de Deauville 2011

Curtis La Forche mène une vie paisible avec sa femme et sa fille quand il devient sujet à de violents cauchemars. La menace d’une tornade l’obsède. Des visions apocalyptiques envahissent peu à peu son esprit. Son comportement inexplicable fragilise son couple et provoque l’incompréhension de ses proches. Rien ne peut en effet vaincre la terreur qui l’habite...

Les critiques à propos de ce film

Critique de Take shelter - Le vent nous portera
Par : Maureen Lepers


Après le très remarqué Shotgun Stories, l’indépendant américain Jeff Nichols nous revient avec Take Shelter, l’histoire de Curtis, un père de famille en proie à de violents cauchemars qui peu à peu vampirisent son quotidien et menacent de fait son mariage et sa santé mentale. Servi par un Michael Shannon dantesque et un lyrisme magique, Nichols signe ici un drame humain d’une grande puissance, dans lequel les angoisses de l’homme s’écrivent et se mesurent à l’aune de la fin du monde.

Il n’y qu’un reproche que l’on peut finalement adresser à Take Shelter, bien que celui-ci serve finalement en creux la ligne dramatique que tire Jeff Nichols. D’aucun lui reprocheront un académisme léché, un classicisme chiadé, bref, un conformisme facile qui, loin de vriller le film, sous-tend un contrôle de mise en scène absolu, refuse le débordement et, parfois, il est vrai, entraine une distanciation mesurée, ou au contraire un trop plein démonstratif qui, indubitablement, déplient entre le spectateur et les personnages un écran blanc, une frontière infranchissable. Il n’y a pas, dans Take Shelter, de viscéralité ou de venin, mais il y a de l’évidence et du calme, une sérénité, une lucidité maladive à laquelle doit se soumettre le regard pour éprouver le drame qui gouverne le long métrage. Jeff Nichols signe ici une authentique tragédie aristotélicienne, de celles qui figurent un rapport au monde, une logique implacable - l’homme aux prises avec une transcendance qui lui est hostile.

Cette transcendance, Curtis, père de famille aimant et mari dévoué, en a une conscience aigüe. Il rêve de sa petitesse toutes les nuits, de la perte et du vide alors qu’inlassablement s’abattent sur sa maison et ses proches une tempête grandiose, dont la poésie et les pluies torrentielles ont finalement une couleur de jugement dernier. Ce déluge objective déjà un traumatisme national dont l’imagerie a travaillé nombre de films catastrophes récents (citons par exemple La Route de John Hillcoat). La presque disparition de la Nouvelle Orléans, le deuil d’une Louisiane verte et luxuriante et de ses milliers d’habitants, fait tristement écho aux attentats du 11 septembre, et sonne mythologiquement du moins, le glas d’une l’apocalypse. Les Etats-Unis désormais, semblent prêts à disparaitre. Si Take Shelter se déroule dans l’Ohio, le patronyme de Curtis, ‘LaForche’, résonne comme dans un marais, avec la même connivence que celui de Dave Robicheaux (Tommy Lee Jones), le héros du dernier Bertrand Tavernier, Dans la brume électrique, enquête mystique dans lequel un sergent de police traque dans une petite ville de Louisiane ses propres fantômes et ceux de son pays. Les deux personnages se répondent, à la fois tristes et résignés, pleins d’une latence inflexible à l’image de ces volcans endormis qui jamais ne reviendront au monde. Il n’y a pas de conflit, il n’y a que le devoir, et c’est tous deux en remplissant la mission qui leur est implicitement confiée (résoudre une enquête pour Robicheaux, mettre sa famille à l’abri pour Curtis) qu’ils accèdent à une forme de connaissance supérieure. C’est en suivant le monde, que le monde se révèle.

La différence majeure qui existe entre les deux personnages tient au mouvement de chute dans lequel est pris Curtis, qui d’ailleurs le révèle à lui-même, et rompt la ligne de comparaison cannoise avec le Melancholia de Lars Von Trier. La menace tangible (l’étoile qui avance vers la terre) à laquelle sont soumis les personnages de Von Trier prive son héroïne dépressive, Justine, de l’écroulement mais consacre en retour l’effondrement de son entourage. Dans le chaos qui survient, elle seule demeure, elle à qui le monde est apparu, elle qui, mélancolique, a conscience de la vanité de l’homme dans l’immense lit de l’univers. Chez Nichols, la mécanique est inversée. La menace que pressent Curtis, parce que contenue (la tempête est un cauchemar), ne concerne que lui, n’influe que sur sa propre ligne de conduite. C’est parce que son comportement change que sa vie de famille vacille, lui qui, comme en témoigne son métier (il travaille sur des chantiers), construit, pilonne, bref, tient lieu de centre névralgique domestique. La tempête dès lors, est un signal d’alarme. Elle incarne les démons du héros, elle figure en fait l’angoisse existentielle de tout homme : se voir mourir. Ce n’est pas tellement la mort telle qu’on l’envisage physiquement qui effraie Curtis, mais plutôt celle qui le verrait s’oublier, s’annihiler complètement, soit celle que supposent la perte de sa famille et le fantôme de la schizophrénie de sa mère. Pour lutter contre lui-même, Curtis ne voit qu’une solution : il faut contenir les choses, et c’est précisément ce que signalent le contrôle et la linéarité de la mise en scène. Loin d’être de l’académisme, ces deux principes sont l’expression cinématographique d’un mal plus grand, d’une terreur plus intime. L’ouverture, le hors champs sont pour le réalisateur et son personnage synonymes de perte (le rêve étant en ce sens, une forme de hors champs). C’est hors champs que gronde la tempête, et de fait, c’est au cœur de l’image, au cœur de soi qu’il faut se réfugier. L’enfermement est donc ici salvateur, d’où la lubie de Curtis de creuser un ‘storm shelter’ au fond de son jardin, pour effectivement s’y cloitrer avec sa femme et sa fille durant une nuit agitée où sévit un terrible orage. Le désespoir qui vient finalement contaminer la luminosité du dernier acte consacre Jeff Nichols comme représentant d’un nouveau genre, éminemment contemporain, comme un cinéaste non pas de la paranoïa mais du repli. Surpris par l’instabilité du monde, par la-toute puissance de la nature et par sa monstruosité sourde, il semble appeler l’homme à se détourner, à se recentrer. La fin du monde est proche, veut-il prouver, pas celle où il pleut des cendres et où la terre explose, mais celle de l’homme et de sa culture – de sa mythologie.


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