Critique de film

La Forme de l'eau

"The Shape of Water"
affiche du film
  • Genre : Fantastique - Drame
  • Année de production : 2017
  • Sortie belge : 0000-00-00
  • Pays d'origine : USA
  • Durée : 2h03
  • Musique : Alexandre Desplat
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  • Bande annonce
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  • Récompenses :

Modeste employée d’un laboratoire gouvernemental ultra-secret, Elisa mène une existence morne et solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Sa vie bascule à jamais lorsqu’elle et sa collègue Zelda découvrent une expérience encore plus secrète que les autres…

Les critiques à propos de ce film

Critique de The Shape of Water - L’étrange créature du labo
Par : Samuel Tubez


Guillermo del Toro n’a jamais caché son amour pour les monstres et en particulier pour le Gill-man, l’humanoïde amphibien du film L’étrange créature du lac noir. Après avoir dû abandonner la réalisation de Pacific Rim 2 (sur lequel il est tout de même resté producteur), le mexicain nous livre - enfin - son vibrant hommage à ce classique du cinéma d’épouvante, mais aussi au cinéma tout court.

Tout a probablement déjà été dit sur la nouvelle perle de Guillermo del Toro. Conte poétique sombre et virtuose, histoire d’amour bouleversante, ode à la différence, allégorie sur la peur de l’autre et le rejet de l’étranger, critique de l’Amérique de Trump,…. The Shape of Water est certainement un peu de tout cela mais il est surtout un film osé, hors norme, qui parvient à mettre en scène de manière incroyablement cohérente l’histoire d’amour, pourtant improbable, entre une femme muette et une créature amphibie (incarnée à merveille par Doug Jones, déjà sous les écailles d’Abe Sapiens dans Hellboy et sa suite).

Ces deux-là vont se rencontrer dans l’Amérique des années 60, alors en pleine guerre froide, au sein d’un laboratoire secret. Elisa (la formidable Sally Hawkins) y est femme de ménage et elle va croiser pour la première fois cet être extraordinaire alors que celui-ci vient d’attaquer violemment l’un des responsables du centre, le Colonel Strickland (Michael Shannon, parfait en sommet de virilité écœurante), en lui arrachant deux doigts de la main. Une agression qui n’empêchera pas Elisa de tomber sous le charme de l’humanoïde fait d’écaille et de branchies, mais possédant aussi un cœur. La fascination et l’attirance deviendra d’ailleurs réciproque, mais les plans militaires et le ressentiment de Strickland envers la créature mettront à mal cette relation incroyable.

Une fois de plus, le vrai monstre n’est pas celui qui y ressemble physiquement, et Strickland s’impose finalement, tout comme Vidal dans Le Labyrinthe de Pan, comme la véritable monstruosité du film. Un air connu, certes, mais mis en scène avec une efficacité redoutable (la virtuosité dont fait preuve le cinéaste fait toujours des merveilles) et un jusqu’au-boutisme surprenant dans sa façon d’appréhender la sexualité. C’est d’ailleurs peut-être là la seule vraie surprise du film (qui n’en est pas moins remarquable mais qui joue en terrain connu et s’avère in fine un peu trop prévisible), qui parvient à mêler amour, sexe et cruauté avec une cohérence ahurissante. C’est la première fois que del Toro nous livre un film autant porté sur la chose, et il ne va d’ailleurs pas, avec la complicité de la scénariste Vanessa Taylor (Game of Thrones), se priver d’illustrer cette relation jusqu’au passage à l’acte. Cela était pour le moins risqué, et la facilité ou la mièvrerie menaçaient de poindre à chaque coin du script, mais cela aurait été sans compter sur le talent du cinéaste qui aborde cela de la façon la plus naturelle qui soit.

Rien n’est platonique dans The Shape of Water, et les ponts établis entre les personnages, bons ou mauvais, sont aussi troublants que judicieux. La vraie nature des êtres s’exprime ici pleinement dans leur sexualité, qu’elle soit belle et candide (Elisa et la créature) ou cruelle et repoussante (voir la relation de Strickland avec sa femme).
L’imaginaire est aussi très présent, à la fois à travers cette créature surnaturelle qui possède un don fantastique et aussi à travers le cinéma, omniprésent. Une troublante scène fantasmée de danse en atteste d’ailleurs magnifiquement. Et puis il y a bien sûr l’amour. L’amour des monstres, du cinéma d’épouvante et du 7e Art dans sa globalité, qui transpire à chaque image, magnifiée par la photo soignée de Dan Laustsen (déjà à l’œuvre sur Mimic et Crimson Peak) et les magnifiques décors. L’amour que l’on porte envers l’autre aussi, soit-il étrange ou étranger (le contexte de la Guerre froide - une des pires époques pour tomber amoureux selon le mexicain - , tout comme la présence du personnage de Zelda ne sont pas innocents), et peu importe son orientation sexuelle. L’occasion pour del Toro de toucher, avec autant de douceur que de cruauté parfois, à des thématiques telles que la solitude, le racisme, l’homophobie et le sexisme. Un vrai tour de force, qui prend la forme d’un balai parfaitement coordonné et envoûtant, qui marque une certaine évolution dans la filmographie du cinéaste qui gagne ici une dimension un peu plus « mature », déjà entamée avec Crimson Peak.

The Shape of Water est en quelque sorte un film-somme dans la filmographie de del Toro, mêlant virtuosité, candeur, ironie et cruauté, et rien que pour cela, il mérite amplement son Oscar. Mais la récompense aurait dû venir bien plus tôt, avec le bouleversant Labyrinthe de Pan qui parvenait à embarquer le spectateur dans un tourment d’émotions et de violence inoubliable. Ici, on est emporté, mais une certaine distance se fait ressentir, et l’expérience est un peu moins viscérale que par le passé. Mais cela reste bel et bien du tout grand art par lequel on se laisse volontiers embrasser.


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