THEMA

DEBAT - Pacific Rim, une voix dissidente

A confondre film et démonstration technique

Pacific Rim a tout du rêve d’enfant et du fantasme de cinéphile : des robots géants qui affrontent des monstres terribles, ravageant des villes entières comme des châteaux de cartes. Le tout sous la houlette de Guillermo del Toro, cinéaste au génie artistique et créatif. Comment ne pas être conquis avant même de poser ses fesses dans le fauteuil du cinéma ? Et pourtant, deux heures plus tard, on ne souhaite plus qu’une chose : que le cinéaste mexicain disparaisse dans la faille spatio-temporelle de ses Kaijus ! Car Pacific Rim offre l’un des écarts le plus impressionnants de l’histoire du cinéma : d’un côté, une esthétique et une direction artistique relevant du génie ; de l’autre, un scénario et une caractérisation des personnages posant ce film comme l’un des plus gros navets de ces dernières années.

Les premières séquences se présentent plutôt bien. Il ne faut pas longtemps avant de se rendre compte que, visuellement, ce Pacific Rim est une claque titanesque, qui doit faire plus mal qu’un coup de patte de Kaiju. Si vous faites partie de ceux qui soupirent en voyant cette profusion d’effets numériques actuels mal intégrés, vous risquez de changer d’avis en sortant de la projection : tout simplement le film le plus impressionnant depuis l’avènement du (presque) tout numérique ! Jamais le numérique n’avait été aussi bien intégré à l’image. Si cette réussite doit évidemment beaucoup à la technique du studio Industrial Light & Magic, ce sont les choix artistiques de del Toro qui magnifient le tout. Ses bastons nocturnes, sous la pluie et dans la mer sont une réussite artistique totale ! Quelle finesse dans l’utilisation des couleurs ! Le réalisateur mexicain offre un spectacle ahurissant. Et comme toujours chez del Toro, le design des monstres est sublime. Néanmoins, même si ce design est fabuleux, aucun Kaiju ne ressort du lot. Aucun n’est L’ENNEMI, la bestiole dont on se souviendra toute sa vie.

Le travail sur les scènes d’action est irréprochable. Contrairement à la tendance moderne qui saucissonne l’action en milliers de plans (afin, probablement, de tuer tous les épileptiques qui s’y risqueraient), del Toro offre des scènes globalement compréhensibles. Les mouvements de caméra et la chorégraphie suffisent à rendre les bastons palpitantes. Les jaegers sont lourds, et cette lourdeur se sent dans chacun de leurs mouvements. La puissance des Kaijus n’en semble que plus grande. Une esthétique parfaite, un design à nous faire devenir Kaiju-phile, des scènes d’action époustouflantes, magnifique, non ? Non. Car même si l’action est très bonne, même si on ne s’ennuie pas, le film ne propose pas de moments de bravoure inoubliable. Aucune des scènes proposées ne restera comme un classique du cinéma. Pourquoi ? Parce que pour qu’il y ait héroïsme, il faut qu’il y ait des héros… Dans Pacific Rim, il y a des personnages, mais pas de personnalités.

Il n’y a rien à sauver, vraiment rien, dans l’intrigue et, par ricochet, du côté des personnages. Le film ne reprend pas des clichés, il propose des ébauches de clichés. Le métrage débute par une grosse scène d’action et un traumatisme, censé avoir choqué terriblement le protagoniste, Raleigh (Charlie Hunnam). Quelques années plus tard (soit 3 minutes à l’écran), notre bonhomme est déjà rappelé dans les rangs des pilotes. Et là, sans la moindre tristesse, sans le moindre doute, sans le moindre obstacle, il y retourne... Pacific Rim, c’est le syndrome The Dark Knight Rises mais à un stade supérieur. Comment peut-on se sentir proche des malheurs d’un personnage si ceux-ci sont évacués si rapidement ? Cette première séquence aurait été plus efficace en flashbacks amenés au long du film. Mais del Toro et son scénariste avait besoin d’une grosse séquence d’action, avant de laisser la place à une bonne heure plus tranquille, destinée à poser « l’intrigue ».

L’intrigue, quelle intrigue ? En résumé, des monstres envahissent la terre, il faut les tuer, point barre. Deux scientifiques horripilant se chargent d’occuper le terrain et de comprendre, via des images fantasmatiques et incompréhensibles, comment les détruire. S’y mêlent également un « badass » qui vend au noir des bouts de Kaijus et des pilotes de Jaeger qui se querellent, en attendant la prochaine baston (ouf !). On n’attendait pas autre chose mais… à ce point-là ? On est, avec Pacific Rim, face à une parodie involontaire de ces clichés. C’est tellement gros que c’en est frustrant et risible.

De manière générale, les interactions entre les personnages sont inexistantes, mais comment pourrait-il en être autrement avec une telle galerie de personnages, tous plus navrants les uns que les autres ? Et ce manque d’interaction sabote notamment l’une des idées de ce film : deux pilotes pour un Jaeger. Raleigh se voit donc associé à un partenaire : Mako (Rinko Kikuchi). On imaginait logiquement des conflits, des difficultés, des révélations sur la personnalité des personnages (après tout, chacun des pilotes à accès à l’intimité de l’autre). Enfin, n’importe quoi mais quelque chose ! Et bien non, rien du tout. Alors quel intérêt dramatique ? Aucun.
Non seulement le scénario n’a aucune épaisseur, mais en plus il est bourré d’incohérences visant à offrir artificiellement des moments héroïques à notre duo insipide. Exemple : Raleigh et Mako bastonnent durement pendant de longues minutes, ils s’en prennent plein la poire et sont régulièrement à deux doigts d’y passer. Finalement, leur adversaire leur sort une arme inattendue. A présent, la situation est critique ! Que faire ? Là, Mako dit sobrement : « Nous n’avons plus le choix, il faut l’utiliser. » Et paf ! Elle active une arme cachée du Jaeger et le Kaiju se prend une raclée. D’accord… mais pourquoi ne pas avoir utilisé cette arme dès le début ? Parce qu’un scénariste en manque d’inspiration a voulu frapper un grand coup ? Ce coup de théâtre pseudo cool a un prix : celui de faire passer les personnages pour des cornichons. Si ces gens sont censés représenter le top mondial des pilotes, on ne s’étonnera plus que l’humanité se soit fait botter les fesses par des Kaijus…

Autre étrangeté scénaristique qui fait déjà chauffer les esprits, la fameuse distinction entre le jaeger analogique et le jaeger numérique. Est-ce que cela a un sens ? Probablement pas, il s’agit d’une excuse absurde pour que Raleigh et Mako se retrouve seuls contre tous. Encore un moment héroïque qui n’en est pas un, tant il est téléphoné. Et voilà comment des exploits paraissent tout à fait anecdotiques.
Bien sûr, on pourra rétorquer que le but de ce film est de proposer de l’action, et pas un scénario transcendantal. Tout à fait d’accord. Mais de là ce que Transformers soit, à côté de Pacific Rim, un candidat crédible à l’oscar du meilleur scénario (oui, c’est à ce point-là, même si c’est douloureux à admettre) ? De là à ce que Mikaela Banes (Megan Fox dans Transformers), passe pour un personnage complexe à côté de Raleigh et compagnie ? Non, c’est inacceptable. Le plus frustrant c’est qu’en nous proposant un sous-blockbuster qui ne nous offre même pas le minimum syndical en matière de scénario, del Toro ruine le film dans son entièreté.

Pacific Rim est une déception. del Toro signe une œuvre monumentale, du point de vue visuel. Mais une démonstration technique, aussi impressionnante soit-elle, n’a aucun sens s’il n’y a pas un minimum de fond derrière. Comment pourrait-on s’intéresser au destin de personnages qui n’ont aucun charisme et aucune personnalité ? On en vient même à regretter les personnages de Transformers qui sont, certes, lamentables, mais qui ont le mérite d’exister. Aucune baston d’anthologie (malgré leur réussite indéniable), aucune scène mémorable, aucune ligne de dialogue marquante. Rien, le néant. Tous ces défauts ressortent d’autant plus que le potentiel du film était énorme.

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