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INSTANT CRITIQUE - Border

30 janvier 2019 | Par : Seb Lecocq

Garde-barrière

Le cinéphile averti qui a un peu roulé sa bosse aura appris à se méfier comme la peste de deux choses : les grosses hypes festivalières et les films dont les affiches sont ornées de commentaires absolument dithyrambiques. Ça tombe bien, Border rassemble les deux. Le prix « Un certain regard » cannois et des slogans faisant état d’un grand film exceptionnel. Le cinéphile averti en vaut deux, il saura donc faire fi de tout ça pour juger sur pièce, en salle, de la qualité du film phénomène qui malgré le barnum est parvenu à conserver une bonne partie de son mystère et de son étrange aura.

Étrange comme ce titre un peu passe-partout qui ne laisse rien présager de son intrigue. Étrange comme l’apparence de ces deux personnages. Étrange comme Ali Abbasi, le metteur en scène irano-danois. Étrange comme le sont les écrits de John Ajvide Lindqvist à qui on doit le magnifique Morse. En de nombreux points, Border est étrange. C’est l’adjectif qui ressort en premier lorsqu’on tente de décrire le film. Étrange, bizarre, fascinant, curieux, singulier. Que l’on adhère ou pas au projet et il y a tout un tas de raisons pour ça, l’impression d’avoir vu quelque chose de peu commun est, elle, pratiquement unanime. Dès les premières images, on est pris par l’atmosphère dégagée par l’aspect des personnages certes mais aussi par la mise en scène qui alterne entre naturalisme et réalisme, les décors gris, tristes, la routine de Tina, la protagoniste, son entourage, sa maison, tout sent la déprime. La première chose qu’elle fait en rentrant chez elle est de sortir pour retrouver la forêt, la nature. Quitter la grisaille du monde humain pour retrouver la luxuriance, l’humidité, la vie grouillante de la nature. Tous les mystères, le cœur et l’âme du film sont contenus là, dans les premières minutes du métrage. Tout le reste est de l’explication de texte.

Border est un métrage sur quelqu’un qui cherche simplement à trouver sa place dans le monde. Une thématique ultra-classique et maintes fois abordée dans le cinéma fantastique. Ali Abbasi y injecte sa patte grâce une mise en scène maîtrisée et cohérente qui met en valeur son sujet tout en opérant une fracture formelle entre le monde civilisé et la nature. Une maîtrise esthétique impeccable qu’il ne parvient pas à répercuter sur son écriture parfois bancale ou aléatoire. Border est mû par un rythme indolent, en dents de scie, symptomatique d’un récit qui parvient très difficilement à dépasser son concept initial et s’empêtre dans des intrigues secondaires inutiles voire carrément grotesques là où il aurait gagné à se concentrer sur ses personnages. Dès qu’on s’écarte du personnage et de sa quête identitaire, qui est par ailleurs très bien écrite et excellemment menée, l’intérêt de l’ensemble disparaît aussitôt pour tomber dans un pseudo polar aussi mollasson qu’incongru. Comme un cheveu gras qui tombe dans un potage maison.

Border a le mérite de distiller un malaise latent tout au long de son récit, difficilement explicable mais qui se fait ressentir au plus profond. L’empathie pour le personnage monstrueux de Tina est contagieux. Elle est à la fois le réceptacle et la source de ce sentiment de mal-être qui se dégage des images. Elle est toujours seule, jamais à sa place même lorsqu’elle est entourée, en recherche de son identité et même lorsque celle-ci va lui être révélée, ce mal-être ne disparaîtra jamais. Sa quête de libération semble sans fin. La bizarrerie de Border se montre parfois explicitement à l’écran par quelques plans chocs au premier abord mais qui, avec le recul, ne le sont plus du tout et trouvent leur « normalité » dans le logique interne de l’histoire. La dureté est aussi bien présente lors de certains passages d’une brutalité froide qui vient frapper en plein visage. Cette distanciation couplée à un premier degré toujours assumé donne beaucoup de tenue et de force à l’œuvre.

On se situe dans un pur film fantastique, du fantastique réaliste cependant qui applique la recette du cinéma horrifique japonais sur la représentation des fantômes et des monstres au cinéma ainsi que la manière de la mettre en scène. Abbasi les filme comme des êtres humains tout à fait normaux malgré leurs spécificités, comme si tout ceci était parfaitement normal. Un parti-pris qui fonctionne en plein, aidé en cela par la prestation hors normes des acteurs qui sont devenus les personnages grâce à d’incroyables maquillages prosthétiques tout à fait invisibles qui renforcent encore une fois l’étrangeté de tout ceci.

Border aurait pu être un excellent film s’il n’était pas empêtré dans une intrigue secondaire inutile et bâclée. Son rythme aléatoire et l’impression de faire « plus que du cinéma » lui donne par instant un petit côté hautain ou prétentieux vite estompé par l’humanité qui se dégage des protagonistes et la beauté ahurissante de quelques scènes vraiment émouvantes. Ce qui est certain, c’est que Border est un film qui marque et qui laisse une trace forte. Rien de plus à déclarer.

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