Interviews

INTERVIEW - Aurélia Mengin pour FORNACIS

2 mai 2018 | Par : Quentin Meignant

Un premier long très prometteur

Organisatrice du festival Même Pas Peur dont nous vous parlons avec assiduité dans ces colonnes depusi quelques années déjà, Aurelia Mengin est aussi une réalisatrice dont les courts et moyens métrages ont jusque là fait l’unanimité pour leur qualité et ont surtout voyagé dans le monde entier. La voir réaliser un premier long nous remplit donc d’espoirs au sein de la rédaction et il était tout à fait normal que l’on s’y intéresse de plus près d’autant que la donzelle a la conversation facile.

Intitulée Fornacis, ce qui veut dire Fournaise en latin et la rapproche forcément de ses origines réunionnaises, la création "plonge le spectateur dans une romance à la fois sulfureuse mais aussi dramatique entre deux femmes, Anya et Frida. Obsédée par la mort de sa fiancée, Anya bascule dans un monde de confusion, dans lequel les souvenirs de Frida se mélangent avec la réalité, on oscille en permanence entre la solitude du réel et le surréalisme des désirs contrariés."

Oeuvre sortant clairement des sentiers battus par le cinéma de genre - Aurelia revendique d’ailleurs un certain métissage de ses oeuvres, alliant surréalisme, fantastique, romantisme,... -, Fornacis devrait interpeller de nombreux organisateurs de festivals d’autant que certains producteurs voulaient déjà la signer avant ce film. Autant dire que, porteuse d’espoirs et revendiquant cette fois "le velouté des paysages de Touraine", la cinéaste a tout de la bonne crémière qui apportera le mets d’exception aux mirettes de tout cinéphile qui se respecte.

LA PAGE FACEBOOK DU FILM

L’INTERVIEW D’AURELIA MENGIN CONCERNANT FORNACIS :

Bonjour Aurelia. Beaucoup de nos lecteurs te connaissent à travers le Festival Même Pas Peur, que tu organises sur l’île de La Réunion. Pourrais-tu te présenter et nous expliquer ce qui t’a mené à devenir réalisatrice ?

Je suis une réalisatrice et artiste Réunionnaise. Je vais essayer de me présenter en quelques lignes.

J’ai grandi à l’Ile de la Réunion, au milieu d’artistes et de leurs œuvres, dans le lieu d’art contemporain de mes parents, mon père est lui-même artiste. Baignée dans la création depuis l’enfance, j’ai développé un genre de fascination pour le surréalisme, la dualité, l’expérimentation et la transgression.

Á l’âge de 22 ans, après l’obtention d’une Maîtrise en Sciences Économiques et Mathématiques, j’ai quitté mon Ile tropicale, pour suivre un DEA de Micro Économétrie et Mathématiques à La Sorbonne à Paris. Après 5 années d’études approfondies en algèbre et logarithme, j’ai effectué un changement radical dans ma vie, en intégrant une école d’acteurs á Paris.
J’y suis restée 3 années durant lesquelles, je me suis consacrée à l’acting et aussi á la direction d’acteurs. Á la sortie de cette école, j’ai joué dans des pièces de théâtre. Je me suis rapidement mise à écrire des scénarios et à réaliser des clips et des courts métrages.

Depuis une dizaine d’années, j’ai développé film après film, un univers très personnel dans lequel on retrouve en fil rouge des fragments récurrents de certaines de mes obsessions.

J’ai réalisé 8 courts et moyens métrages avec à chaque fois la volonté acharnée de réussir à mettre en image la fantasmagorie qui coule dans mes veines. Chacun de mes films propose donc un voyage assez mouvementé dans mon inconscient. Pour chaque réalisation, j’essaie de faire jaillir un univers esthétique chatoyant et obscur, qui soit fidèle au monde utopique que je cherche à rendre tangible. Une grande partie de mon inspiration puise son origine dans l’art contemporain, dans les sensations instinctives, le détournement des symboles et l’explorations des corps.

Depuis mes 4 derniers courts métrages, mon travail a commencé progressivement à trouver un écho dans les festivals. « MACADAM TRANSFERTS » a été sélectionné au Festival de Cannes en 2011 dans la Sélection BanlieuZ’Art. En 2012, « KARMA KOMA » qui porte á l’écran le duo mythique Jackie Berroyer et Philippe Nahon a été sélectionné dans 6 festivals dont Le Festival International du Film Court de Brest et Le Festival International du Film Fantastique du Portugal. En 2013, « AUTOPSY DES DÉLICES » est sélectionné dans de prestigieux festivals comme Le PIFAN, Le Festival International du Film Fantastique de Bucheon en Corée du Sud, HOFER Le Festival International du Nouveau Cinema d’Allemagne, le LANSHUTER KUZFILM FESTIVAL ou encore le PIFFF, le Paris International Fantastic Film Festival.

En 2015, mon dernier moyen métrage « ADAM MOINS EVE », entièrement tourné à La Réunion, a parcouru le monde avec à son actif 30 sélections officielles en festivals en Europe et à l’Étranger. Il a gagné le prix du Meilleur Moyen Métrage à l’Open World Film Festival á Toronto au Canada et le prix de la Meilleure Réalisatrice Africaine au Festival International du Cinéma du Nigeria.

Parallèlement à mon travail de réalisatrice, il y a 8 ans, j’ai créé le Festival MÊME PAS PEUR, Le Festival International du Film Fantastique de la Réunion, animée par le désir de partager ma passion du cinéma fantastique avec le plus grand nombre et le besoin de me sentir utile pour mon Île. Voici le site du festival : www.festivalmemepaspeur.com

MÊME PAS PEUR a pour ambition de décloisonner les genres et de démocratiser la culture par le biais du Cinéma Fantastique. Le Festival défend depuis sa création un Cinéma éclectique, audacieux, hors case, hors frontière, un cinéma tribal et profondément libre. MÊME PAS PEUR est un événement unique à la Réunion qui distille durant 4 jours une cinquantaine de courts métrages internationaux et 6 longs métrages pour une sélection de ce qui se fait de mieux en termes de Cinéma Fantastique International. Le Festival se déroule chaque année dans la ville de Saint-Philippe, située sur les rives de l’Océan Indien et au pied du volcan La Fournaise : un décor sauvage idéal pour notre manifestation culturelle. En parallèle de ses nombreuses sélections pour le grand public depuis sa création, MÊME PAS PEUR développe un volet pédagogique important, le Festival fait découvrir le cinéma fantastique international à plus d’un milliers d’élèves chaque année. Depuis sa création, MÊME PAS PEUR a reçu plus de 8000 jeunes.

Ton précédent moyen métrage, Adam Moins Eve, a connu un beau succès et de nombreuses sélections dans les festivals du monde entier. Cela a-t-il eu des répercussions sur ta carrière ? Des investisseurs t’ont-ils contactée pour tes prochaines œuvres ?

ADAM MOINS EVE est un moyen métrage de 30 minutes que j’ai réalisé en 2015, pour lequel j’ai eu la chance d’obtenir le soutien de la ville de Saint-Denis de La Réunion. Mon film est un ovni post apocalyptique qui mélange surréalisme, solitude, désespoir et mystique, le tout dans des décors sulfureux de La Réunion. Lorsque je venais de terminer mon film, j’avais donné naissance à un objet non identifié et je ne savais pas du tout comment il allait être reçu. J’avais une sorte d’appréhension au fond du ventre, c’est d’ailleurs le cas à chaque fois que je termine un film. Durant tout le processus de création, je suis habitée par une force qui me dépasse et une détermination à toute épreuve. Une fois que le film est terminé, je suis toujours empreinte par le doute et parfois même la peur de ne pas réussir à être comprise. Mon univers n’est pas particulièrement facile et j’ai conscience que mes films peuvent susciter les questionnements.

L’aventure de ADAM MOINS EVE en festivals a été véritablement magique, car ,au fur et à mesure des sélections et des projections, j’ai reçu beaucoup d’amour du public. Je ne m’attendais absolument pas à cet engouement et j’ai aussi eu la chance de répondre à beaucoup d’interviews qui ont fait connaître mon travail. Forcément des retours aussi positifs vous rendent encore plus forte et ça vous stimulent.

Après ADAM MOINS EVE, j’ai rencontré des producteurs qui ont eu envie de travailler avec moi et m’ont signé sur des projets de longs métrages qui ne se sont pas faits. Pour Fornacis, au début du projet, j’ai contacté ces mêmes producteurs, mais aucun n’a réagit, je suis donc partie seule, telle une amazone en 16/9 ème.

Je crois qu’il faut être capable de porter ses films, de les réaliser envers et contre tout. J’ai la conviction que je ne dois pas attendre qu’on me tende la main, sinon je vais me diriger tout droit vers un précipice de néant et d’inaction. Etre réalisateur c’est faire des films, même quand tout semble impossible, donc action !

Quel est le budget final de Fornacis après post-production ?

Fornacis est un film indépendant que j’ai co-produit avec le Lieu d’Art Contemporain de mes parents. Je suis fière d’avoir reçu le soutien de la ville de Saint-Denis de La Réunion et du Département de La Réunion. J’ai aussi eu la chance que plusieurs studios de matériel caméra et lumière et studios de post-production me soutiennent, ce qui a rendu cette merveilleuse aventure possible.

FORNACIS est né de la nécessité absolue et de l’urgence de faire un cinéma libre, sans compromis, un cinéma affranchi des règles classiques de production et sans avoir recours à des plateformes de crowdfunding.

Fornacis, c’est un film 100% indépendant !

C’est un peu difficile pour moi d’évaluer le budget du film car, pour être juste il faudrait valoriser tout le travail effectué.

Fornacis étant une auto-production, quelles ont été les principales difficultés rencontrées au niveau de la préparation du projet ?

Sacrée question ! Pour être honnête, lorsque tu écris, réalise et produis ton film, je crois que tout est forcément plus complexe. Ne serait-ce que parce que tu as plusieurs casquettes.

J’ai démarré ce projet seule et, au fur et à mesure de mes avancées, tout s’est organisé dans une sorte d’harmonie mystérieuse, comme si j’avais un ange gardien qui m’aidait à traverser chacune des épreuves à résoudre. Par le passé, j’ai quasiment toujours auto-produit mes films donc j’ai l’habitude de gérer les processus de création et de production dans leur intégralité, ce n’est pas quelque chose qui me fait peur, c’est une situation qui m’est familière. Le point qui est le plus compliqué, c’est de réunir du budget ou de trouver des solutions pour pallier au manque de budget.

Pour le reste, le fait de produire soi-même son film permet aussi de gagner un temps fou car j’ai déjà signé 3 projets de longs métrages avec des producteurs et aucun de ces 3 films n’a vu le jour. Du coup, lorsque j’ai démarré l’aventure de Fornacis, je savais que c’était un projet que je voulais mener de A á Z à ma manière et je savais aussi que j’avais l’énergie et la détermination nécessaires pour assumer ce premier long et le faire jaillir.

Une fois que j’ai terminé l’écriture du scénario, je l’ai envoyé à mon noyau dur : mon monteur Bruno Gautier, mon sound designer Nicolas Luquet, mon chef opérateur Nicolas Bordier. Mes trois complices de cinéma l’ont lu et m’ont dit « Banko » ! Et voilà, c’était le début de deux années de travail !

Très vite, je suis partie en repérage en Allemagne car je voulais á l’origine tourner mon film à Munich. J’ai trouvé des lieux magnifiques. J’ai fait un premier casting d’actrice et acteur allemands. Puis, j’ai du changé tous mes plans car ça coûtait beaucoup trop cher de tourner à Munich. J’ai dû repenser tous mes décors et faire des repérages en France. Alors que j’étais en pleine réflexion, mon sound designer Nicolas Luquet, originaire de Tours, m’a soufflé l’idée de tourner dans sa région, en Touraine. C’est un coin que je ne connaissais pas très bien. Nicolas et moi avons fait plusieurs cessions de repérages et j’ai vraiment trouvé mon bonheur concernant les décors extérieurs.

Pour les séquences intérieures, on a construit tous les décors, dans des grands hangars. Cette étape de construction a été un moment particulièrement fort et magique. Une fois que la construction des décors était bien avancée, j’ai réalisé un nouveau casting avec des acteurs français.

Nicolas Bordier, mon Chef opérateur, et moi avons beaucoup travaillé sur mes envies au cadre et á la lumière. Nous avons passé beaucoup de temps à échanger pour réussir à lui transmettre au mieux ce que je voulais pour ce film. Ce n’était pas évident car c’était la première fois que Nicolas allait réaliser la création lumière sur un de mes films. Nous avions déjà travaillé ensemble sur ADAM MOINS EVE mais en étalonnage. Sur chacun de mes films, la lumière et le son jouent de véritables personnages, ils sont l’âme du film. Il est donc primordial que j’arrive à transmettre ma vision à mon Chef opérateur et à mes cadreurs. Comme Nicolas vit à Prague, nous avons passé des heures sur Skype et je lui envoyais au fur et à mesure des vidéos et des plans des décors afin qu’il puisse les visualiser.
J’ai aussi beaucoup échangé avec Bruno Gautier car Bruno est mon monteur depuis plusieurs années. Nous avons une grande complicité, j’ai vraiment confiance en lui. Pour mes films précédents, Bruno découvrait les rushes et le scénario une fois le tournage terminé. Pour Fornacis, on a procédé complètement différemment, Bruno a lu le scénario en amont, longtemps avant le tournage. Nous avons eu le temps d’en discuter. Il connaît mes forces et aussi mes faiblesses. On a donc bien réfléchi pour que, durant le tournage, je tourne bien tous les plans essentiels afin qu’on puisse s’éclater au montage et ne pas souffrir de manques.

Concernant la création sonore, Nicolas Luquet connaît parfaitement mon univers car il a réalisé le sound design de mes quatre derniers films. Concernant le son, mes tournages sont assez rock and roll car je parle à mes acteurs durant toutes les prises, je les accompagnt non stop, je leur murmure des mots tout au long des prises pour les amener à un état particulier. Je parle aussi en permanence à mes cadreurs. Nicolas connaît ma façon de travailler et a mis en place une méthode de prise de son qui lui permet d’enregistrer tous les éléments sonores qu’il lui faut une fois que le moteur est coupé. Il sait aussi quels sons j’aime et quels sons je souhaite mettre en avant car, comme mes films ne sont pas naturalistes, le traitement du son et de l’image sont flamboyants.

Parallèlement à la construction des décors, aux questions de matériel caméra, lumière, il a fallu réunir une équipe technique. J’aime travailler en équipe réduite car c’est plus familial et j’aime que mes tournages se fassent dans une ambiance calme et bienveillante.

Une des difficultés à résoudre, c’était de trouver la voiture de collection car Fornacis est un road movie et je tenais vraiment à trouver une voiture vintage qui soit vraiment cinéma. J’ai effectué plusieurs semaines de recherche sans succès puis j’ai enfin eu un vrai coup de cœur pour une incroyable Facel Vega.

Le fait de s’auto-produire est-il avant tout dû à la volonté de liberté totale au niveau de ta création ?

À chaque fois que je me lance dans l’écriture d’un nouveau film, je suis gonflée d’espoir de rencontrer un producteur avec qui une symbiose pourrait s’opérer. Comment ne pas avoir envie d’avoir à ses côtés un producteur, un budget, et un distributeur ? Forcément, comme tout réalisateur, j’aimerais travailler dans de meilleures conditions et goûter à la tranquillité de ne devoir gérer que l’artistique. Pour l’instant, je n’ai jamais connu ce confort et j’auto-produis mes films depuis presque 10 ans. Heureusement que l’auto-production comporte quelques avantages qui ont leur part de séduction, la liberté en fait partie et j’avoue que je m’autorise donc une liberté totale et absolue, et que je ne m’autocensure absolument pas. Mes films sont entiers, sincères et sans compromission. En auto-produisant mes films, je m’offre le droit de pouvoir explorer mes plus profondes inspirations artistiques, inventer un langage cinéma personnel, questionner mes fantasmes, métisser les genres, choisir des acteurs et une technique en qui je crois. Forcément, cette liberté totale a un prix mais elle offre aussi une certaine forme de sérénité et d’audace.

Pourrais-tu, à ce titre, envisager de prendre part un jour à un marché de co-production ou de distribution et de faire des concessions concernant tes œuvres ?

Je suis fondatrice et directrice du Festival MÊME PAS PEUR, je suis donc habituée à travailler en équipe et avec différents partenaires politiques et financiers.

Je suis bien évidemment ouverte aux co-productions. Par contre, je sais que je ne pourrais pas m’aventurer dans un projet qui aurait pour but unique de faire des entrées au cinéma. J’ai besoin que l’essence du projet soit compatible avec mes convictions artistiques.

Concernant les distributeurs, je suis justement à la recherche d’un distributeur français ou étranger pour mon film Fornacis. J’espère que, lorsque mon film sortira dans les festivals, je rencontrerai un distributeur qui sera touché et qui aura envie de l’exploiter.

Fornacis signifie Fournaise en latin. Doit-on s’attendre à une histoire d’amour torride ? D’où t’es venue l’idée de l’histoire d’amour centrale, le love interest étant plus souvent anecdotique dans des œuvres du genre ?

Mes films flirtent à chaque fois avec le fantastique et ses cousins du genre, le post-apocalyptique, le thriller, l’angoisse, le road movie, mais ne sont jamais des films de genre au sens classique car la large place accordée au surréalisme, á la poésie, à l’expérimentation et la création leur confère une place un peu atypique dans le paysage fantastique.

Au vu des premiers retours que j’ai reçus sur Fornacis, c’est un film qui peut se retrouver en festival aussi bien dans des programmations fantastiques que des programmations plus généralistes, des programmations de films indépendants, des programmations gayd et lesbiennes et des programmations axées sur le nouveau cinéma.

Fornacis signifie effectivement Fournaise et, pour ceux qui ne connaissent pas mon île tropicale, il faut savoir que La Réunion est une île volcanique, son volcan Le Piton de la Fournaise est un des volcans les plus actifs du monde. La ville de Saint-Philippe, qui accueille et soutien Le Festival MÊME PAS PEUR depuis 8 ans ? est située au pied du volcan. Je crois que d’avoir grandi si près d’un volcan, influence mon caractère et mon côté instinctif. Forcément, mon premier long métrage devait porter en son sein quelque chose de mes racines, de mon identité.

Fornacis est un road movie qui plonge le spectateur dans une romance à la fois sulfureuse mais aussi dramatique entre deux femmes, Anya et Frida. Obsédée par la mort de sa fiancée, Anya bascule dans un monde de confusion, dans lequel les souvenirs de Frida se mélangent avec la réalité, on oscille en permanence entre la solitude du réel et le surréalisme des désirs contrariés. Fornacis est un road trip aux néons saturés, aux paysages dépeuplés, avec une galerie de personnages charismatiques et étranges, qui flirtent avec le fantastique, la poésie et le surréalisme.

Effectivement, le sentiment amoureux est le point central de Fornacis. Fornacis pose la question de l’envie de rester vivant quand l’être aimé a disparu. Continuer à vivre devient un choix et non une évidence. À travers ce premier long métrage, j’ai voulu explorer la dépendance amoureuse, j’ai voulu mettre en image l’obsession et le deuil. Durant tout le film, Anya doit choisir entre la vie et la mort. Vivre avec l’absence, se revêtir du manque comme d’une seconde peau…ou succomber à sa douleur et se laisser mourir dans une agonie de solitude.

Comment survivre, comment fuir quand on est prisonnière de son propre chaos, c’est la question qui tourne en boucle dans la tête de mon héroïne.

Tes œuvres sont souvent teintées de surréalisme. Comment celui-ci va-t-il prendre place à l’écran dans Fornacis ?

Fornacis s’inscrit pleinement dans l’univers esthétique et mental que je construis depuis plusieurs années dans mes courts métrages. Le surréalisme occupe une place importante dans mon histoire et apparaît sous différentes formes. Une de mes héroïnes est en permanence en apesanteur entre le monde réel et un monde imaginaire dans lequel elle se réfugie. Anya et Frida sont dans un ailleurs teinté de fulgurances poétiques, elles entretiennent une relation complexe qui prend part à un monde à la lisière du vivant. Rongée par le manque et la solitude, Anya développe peu à peu une maladie étrange, est-ce que cette maladie est réelle ou inventée ?

Ton casting est particulièrement hétéroclite, entre Philippe Nahon, Emmanuel Bonami et Anna D’Annunzio. Comment as-tu effectué tes choix ? Y avait-il une volonté profonde de tourner avec certains de ces acteurs quel que soit le film ?

C’est drôle car je n’ai pas la sensation d’avoir fait un casting hétéroclite, mais un casting harmonieux car tous mes acteurs ont un point commun : ils sont charismatiques et ont des visages qui captivent vraiment les caméras. J’aime les actrices et les acteurs qui ont de fortes personnalités et des visages de caractère.

Je connais Philippe Nahon depuis longtemps, je l’estime beaucoup. Philippe est un ami, il a été le parrain de la première Édition de MÊME PAS PEUR puis il a joué dans mon court métrage Karma Koma, entièrement tourné à La Réunion. Philippe fait aussi la voix off de mon film AUTOPSY DES DELICES. Il y a plusieurs années j’avais promis à Philippe que lorsque je réaliserais mon premer long, j’écrirais un personnage pour lui. C’est fait ! Son rôle dans Fornacis est taillé sur mesure, Philippe incarne le patron du Fornacis, un bar rétro paumé au milieu de nulle part. Nous avons pris beaucoup de plaisir à retravailler ensemble. Philippe me soutient, il est très à l’aise dans mon univers et c’est un acteur très généreux. C’est pour moi à chaque fois émouvant de le mettre en scène.

Notre complicité et le bonheur qu’on éprouve à faire un film ensemble rejaillit sur le film et sur l’équipe technique. Dans Fornacis, il crève vraiment l’écran. J’ai beaucoup de respect et d’affection pour Philippe. Lorsqu’on travaille ensemble, j’aime lui proposer des personnages décalés avec, à chaque fois, des styles vestimentaires hauts en couleurs. Dans Karma Koma, je lui avais fabriqué un kilt sur mesure qu’il portait avec une chemise violette et des bottes. Dans Fornacis, je lui ai aussi créé un costume qu’il porte à merveille. Ce qui est magique avec un acteur comme Philippe, c’est qu’une fois qu’il a lu le scénario et qu’il accepte de faire le film, il fonce, il s’investit. Il a gardé cette part d’enfance dans le regard. Sur le tournage, il s’amuse beaucoup, ne râle jamais même quand on finit de tourner tard dans la nuit. Il s’approprie son rôle jusqu’à fusionner avec son personnage. Pour un metteur en scène c’est un vrai cadeau.

Pour le rôle de Wolf, dès que j’ai décidé de tourner mon film en France, j’ai dû penser au personnage de Wolf, j’avais une idée assez précise du physique que je recherchais. Wolf est un homme borderline, robuste, presque bestial avec une certaine fragilité. J’avais croisé deux fois Emmanuel Bonami à des projections, nous avions échangé quelques mots et je lui avais donné des liens pour voir mes films. Nous ne nous sommes pas revus pendant des années. C’est le personnage de Wolf qui m’a guidé vers Emmanuel, je lui ai envoyé un mail, on s’est rencontrés. C’est la première fois que nous prenions vraiment le temps de discuter, je lui ai parlé du film, du personnage, de mon univers. Plus on parlait et plus j’étais convaincue qu’Emmanuel était l’acteur parfait pour incarner Wolf.

Quelques jours après notre rencontre, je l’ai rappelé pour lui demander s’il avait toujours envie de tenter l’aventure car, de mon côté, je voulais partir avec lui. Emmanuel m’a touchée car il a accepté de tourner pour moi mais j’ai senti qu’il se lançait dans une sorte d’expérience inconnue. Sur le tournage, il m’a surprise car il m’a proposé un personnage d’une sensibilité à fleur de peau qui contrasté véritablement avec ce que j’avais pu percevoir de lui lors de nos premiers échanges. Alors que nous étions en train de tourner une des premières séquences, dans laquelle son personnage de Wolf devait avoir une montée de violence, Emmanuel a pris le contre-pied et m’a fait une proposition d’une extrême sensibilité. Cette proposition a été décisive, j’ai adoré et on a ensuite construit tout son personnage autour de cette vulnérabilité qui venait contraster avec son physique extrêmement viril, donnant ainsi naissance à un personnage touchant et mystérieux.

Pour le rôle de Frida, le casting a été plus compliqué car je n’avais pas d’idée précise en tête. Le rôle de Frida est un rôle qui est assez complexe car c’est le rôle d’une femme à la fois réelle et irréelle. Pour ce personnage, le physique de la comédienne n’était pas ce qui orientait mon choix. Je recherchais non pas une enveloppe mais plutôt un esprit félin, carnassier et en même temps sensuel. Comme je n’avais aucune comédienne en tête, j’ai mis eu annonce sur Facebook, j’ai eu beaucoup de réponses, parmi lesquelles j’ai sélectionné une dizaine d’actrices que j’ai rencontrées. Toutes avaient des physiques très différents, des blondes, des brunes, des petites, des grandes, des cheveux à la garçonne aux cheveux très longs, …

Parmi les comédiennes qui avaient répondu à mon annonce, il y avait Anna D’Annunzio. Je ne l’avais jamais rencontrée mais je l’avais vue dans L’étrange couleur des larmes de ton corps que j’avais sélectionné il y a quelques années à MÊME PAS PEUR. Anna est donc venue chez moi à Paris, on a passé 2 heures ensemble, je l’ai trouvée radieuse, d’une beauté troublante, à la fois masculine et féminine, animale et végétale, insaisissable… Le lendemain de notre rencontre je partais à l’étranger quelques jours dans un festival. Durant ce séjour loin de Paris, j’ai beaucoup repensé à toutes les comédiennes que j’avais rencontrées car toutes avaient quelque chose qui m’avait touché. Mais Anna avait quelque chose de spectral qui faisait écho en moi comme une évidence pour le rôle de Frida.

A mon retour sur Paris, j’ai appelé Anna et j’ai vraiment été heureuse de faire Fornacis avec elle. Anna, c’est une machine de guerre, elle est toujours concentrée, volontaire, elle tient son personnage du début à la fin, elle fait des propositions de jeu tout le temps, creusant son jeu jusque dans les moindres détails.
Pas une seule fois je n’ai ressenti que l’univers de mon film ou ma façon de diriger ou de mettre en scène n’inquiétait Anna. Au contraire, elle était dans une vraie sérénité, comme un poisson dans l’eau ou plutôt une panthère sur son arbre, elle a complètement investi la peau de Frida et l’a rendue incandescente.

Peux-tu nous décrire en quelques mots les principaux personnages de Fornacis ?

Fornacis est un road movie, tout au long du film on y croise des personnages percutants et insolites. J’ai construit mes personnages autour d’un langage corporel. J’ai placé le spectateur à la place du personnage d’Anya car je voulais qu’il découvre, comme mon héroïne, les personnages au fur et à mesure du film. Ressentir plutôt que dire, ressentir plutôt que de décrire…Les personnages de mon film ne disent rien de leur vie, de leur passé, de leur présent ou de leur futur. J’ai donc plongé ma caméra dans leurs regards, dans leurs visages expressifs pour les raconter á ma manière. Pour construire mon film sur cette sensation tribale instinctive, il était indispensable que mes personnages dégagent une sorte d’immédiateté et d’évidence, tout en gardant une part d’ombre.

Fornacis met en scène quatre personnages principaux et plusieurs personnages secondaires.

Deux femmes sont l’âme et les palpitations du film : Anya et Frida, c’est leur histoire d’amour impossible et vénéneuse qui guide l’ensemble.

Anya, endeuillée, conduit une vieille Facel Vega avec pour seule compagne de voyage une urne mystérieuse installée à la place du mort. Rongée par la tristesse et la solitude Anya bascule dans un monde confus où les fantasmes et les souvenirs se mélangent. Son corps devient peu à peu un champ de bataille, témoin malgré de lui du conflit intérieur qui la ronge.

Frida, mi-ange mi-démon, tantôt menaçante, tantôt nébuleuse. Anya pour se libérer elle-même. Anya et Frida, deux héroïnes rongées par l’obsession, fatiguées par la dépendance amoureuse. Deux femmes aimantées par un amour ambigu, flirtant parfois avec une sorte de brutalité.

Pour contrebalancer ce duo féminin suffocant, un duo masculin tout en respiration. Le patron du bar Fornacis et Wolf.

Le bar Fornacis est un lieu qui occupe une place importante dans l’histoire. Le Fornacis est un bar souterrain pittoresque, un endroit hors du temps où les échoués de la nuit viennent boire en solitaire et traîner leur ennui jusqu’au petit matin. Le patron du Fornacis est un vieux loup blasé de sa routine quotidienne et de sa clientèle 100% masculine.

Anya fait escale dans ce rade et croise le regard de Wolf, un écorché, le genre de mec qui n’attend plus rien de la vie et encore moins des femmes. Wolf est à la fois attirant et inquiétant. Leur rencontre est magnétique : deux âmes égarées en quête de réconfort et de chaleur humaine. Wolf emmène Anya dans son repère insolite. La nuit leur appartient pour quelques heures seulement mais rien ne se déroule comme prévu.

Dans Fornacis, les personnages se croisent, se frôlent, mais sans parvenir à briser le mur du silence et de la solitude. Chacun semble prisonnier de son corps dans une sorte de fatalité.

Habituée aux allers-retours entre Paris et La Réunion, tu as cette fois tourné en Touraine ; Quel a été le déclencheur de ce « déménagement » ? Quelles sont les forces de cette région en matière de cinéma et quelle a été l’influence de celle-ci sur ton film ?

Comme je le disais plus tôt, je devais au départ tourner mon film en Allemagne qui est un pays où je me rends régulièrement en festivals pour sélectionner des films pour MÊME PAS PEUR. J’ai beaucoup d’amis en Allemagne, c’est un pays pour lequel j’ai beaucoup d’affection, sûrement parce que ma grand-mère paternelle était Allemande. Je me sens donc chez moi dans ce pays qui est pourtant si différent de La Réunion. J’ai été très triste lorsque, pour des raisons budgétaires, j’ai dû me résigner à tourner en France, non pas parce que la France n’est pas inspirante mais parce qu’il fallait faire le deuil de tous les décors que j’avais trouvés en Allemagne. Comme je le disais, c’est mon sound designer, Nicolas Luquet, qui m’a proposé de venir visiter la Touraine pour voir si j’arrivais à me projeter dans sa région et á imaginer mon film dans ses décors de campagne française. Au départ, je n’étais pas convaincue par l’idée d’y tourner mon film mais, au fur et à mesure des repérages, le charme de cette région, sa forêt d’Ambroise, ses étangs, ses champs de tournesols, ses petites routes désertiques, ses couchers de soleil ont opéré sur mon imaginaire et j’ai réussi à projeter mon film et mes personnages dans cet environnement. J’ai aussi vraiment été séduite par les Tourangeaux car j’ai rencontré des gens vraiment généreux et enthousiasmés par mon projet de tournage. J’ai donc travaillé principalement avec deux villes : Chambray-Les-Tours et Athée-sur-Cher.

Je trouvais particulièrement intéressant de filmer cette région historique et touristique avec la même énergie et la même intensité que lorsque je filme les paysages sulfureux de La Réunion. Tout mon challenge durant le tournage était de donner un esprit caniculaire et désertique à la Touraine. Avec ce parti pris de ne pas savoir vraiment où le film a été tourné, ce qui lui donne un côté mystérieux.

Tourner en Touraine, dont la lumière laiteuse tranche véritablement avec la lumière agressive de La Réunion, a été une expérience vraiment stimulante. Pour les séquences en décors extérieurs, j’ai réalisé un travail important au cadre avec mon chef opérateur, Nicolas Bordier, pour arriver à capter la douceur naturelle de cette région. Mon objectif était de réussir à utiliser le velouté des paysages de Touraine mais en les distordant dans tous les sens au cadre pour le conjuguer avec l’aspect rugueux qui caractérise mes films.

J’ai aussi construit, au cœur de la forêt d’Amboise, une Chapelle Saint-Expédit qui est un saint très vénéré à La Réunion. Sur toutes les routes de mon Ile, des chapelles Rouges écarlates lui sont consacrées. Saint-Expédit tient sa grande popularité auprès des Réunionnais car il a la réputation d’exaucer les vœux rapidement et il a la particularité de pouvoir être sollicité pour exaucer le bien comme le mal. On lui confère des pouvoirs redoutables. En construisant une Chapelle Saint-Expédit, j’ai transporté un peu de La Réunion et de ses croyances en Métropole. Et je dois dire que cette Chapelle Rouge a parfaitement trouvé sa place au milieu de la forêt féérique d’Ambroise

Fornacis est aussi fortement marqué par des décors de sables lunaires qui nous font voyager dans des contrées lointaines, retrouvant ainsi toute mon identité créole volcanique.

Finalement, je crois que Fornacis propose une vision métissée et libre des décors et des corps.

Tourné en France, d’identité forcément réunionnaise, Fornacis a toutes les chances de tourner en festivals. As-tu déjà des pistes à ce sujet ?

J’espère que ta question me portera chance ! Je suis encore à la dernière étape de ma post-production. Je suis en ce moment en studio pour terminer mon étalonnage. J’ai terminé mon mixage il y a 3 semaines. C’est encore un peu difficile pour moi d’imaginer la vie qu’aura Fornacis en festivals. Nous travaillons en ce moment à répertorier les festivals internationaux dont la ligne artistique me plaît et correspond à mon univers. C’est un travail qui demande beaucoup d’énergie. C’est toujours la grande inconnue : postuler à un festival, c’est comme envoyer une bouteille à la mer, on est plein d’espoir et de rêve mais impossible de savoir si quelqu’un va être sensible à son travail et aura envie de le programmer.

Je suis heureuse car le Directeur d’un très beau festival en Espagne a vu mon film, il m’a envoyé un mail à chaud pour me dire qu’il le trouvait « extraordinaire » et qu’il souhaitait le sélectionner. Comme c’est encore un peu tôt, je ne peux pas en dire plus pour l’instant.

Je souhaite que Fornacis fasse un beau parcours en festival, mon équipe et moi avons bossé comme des acharnés sur ce film. Quel que soit l’avenir de Fornacis, une chose est sûre : nous n’aurons pas de regrets car nous avons tous donné le meilleur de nous-mêmes.

Penses-tu que ce premier travail plus long pourrait t’ouvrir des portes. Si oui, lesquelles voudrais-tu ouvrir ?

J’avoue que, depuis deux ans, je n’ai pensé qu’à Fornacis et á l’organisation du Festival MÊME PAS PEUR. En réalisant ce premier long métrage, je n’ai pas pensé aux répercussions sur mon avenir professionnel, j’étais trop préoccupée par la volonté de mener à bien cette aventure. L’avenir est une inconnue, j’aime les portes de toutes sortes et si certaines s’ouvrent alors je ferai ce qu’il faut pour continuer à réaliser des films, avec toujours plus d’exigence, de créativité et d’exaltation…Je serais heureuse de pouvoir travailler avec des producteurs étrangers, belges, anglo-saxons ou espagnols,…Le cinéma et, plus largement l’art, n’a pas de frontières, le monde est si grand pour nager dans les nuages vers d’autres cieux et galoper sur des terres inconnues…

Interview réalisée par Quentin Meignant.

Ajouter un commentaire

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Image du jour

Récentes critiques

affiche du film
La Femme la plus assassinée du monde
2018
affiche du film
Trench 11
2017
affiche du film
Anon
2018
affiche du film
Flashburn
2017
affiche du film
Avengers 3 : Infinity War
2018
affiche du film
White Chamber
2018

Cinemag

> Feuilleter

Concours

Sondage