Interviews

INTERVIEW CARRIERE - Claudio Simonetti

22 novembre 2012 | Par : Samuel Tubez

Il Maestro dei tenebrae

Dans la foulée de notre dossier consacré au Cinéma bis italien (vous n’avez pas encore votre exemplaire du second CinemagFantastique ? Qu’attendez-vous ?!), nous vous proposons l’interview de ce pilier du groupe culte Goblin, je veux bien entendu parler de Claudio Simonetti, le compositeur qui offrit à nos oreilles les mélodies inoubliables de Profondo Rosso, les voix maléfiques de Suspiria ou encore les sons électrisants de Démons. Rencontre avec ce maestro plus que jamais en activité, puisqu’il a signé une fois de plus la musique du dernier chef d’œuvre (hum, hum) de Dario Argento : Dracula 3D.

Pouvez-vous nous expliquer comment vous êtes passé du son pop-rock émanant du groupe « Oliver » à la composition de musique de film ?

Claudio Simonetti : Enfant, j’ai tout d’abord commencé par étudier la musique classique au Conservatoire Santa Cecilia de Rome. Petit à petit, je me suis mis à jouer avec de nombreux groupes. En 1972, j’ai formé le groupe Oliver avec Massimo Morante (guitariste). Nous avons travaillé sur un bon paquet de démos dans mon petit studio à Rome. Ensuite, nous avons appelé d’autres musiciens pour compléter le groupe : Fabio Pignatelli et Carlo Bordini (qui est devenu le batteur de notre formation). Parmi nous, Pignatelli était le meilleur musicien. Nous nous sommes par la suite rendus à Londres et y avons vécu pendant presque 20 ans. Sur place, nous avons fait la connaissance d’un chanteur américain (NB : Clive Haynes) et donné toute une série de concerts, enregistrant au passage quelques démos. A notre retour en Italie, nous avons rencontré un producteur italien, Cesare Andrea Bixio (NB : fondateur de Cinevox, label spécialisé dans la musique de film), qui a décidé de s’occuper de notre album « Oliver ». Et nous y travaillions quand nous avons croisé Dario Argento par l’entremise de Bixio, qui était aussi le distributeur des BO des films de Dario. Il était à la recherche d’un groupe de rock. Il a demandé au label si c’était possible de trouver un groupe pour composer des morceaux dans le style d’Emerson, Lake and Palmer (NB : groupe de rock progressif britannique) ou Deep Purple. Avant le choix final du groupe, Bixio dit à Dario : « Avant de porter ton dévolu sur un groupe célèbre, tu devrais écouter le travail de ces jeunes musiciens, qui enregistrent un album en ce moment. » Dario nous a rejoint en studio et a vraiment été impressionné par notre travail. Il s’est exclamé : « J’aime ces gars ! ». C’est comme cela qu’il nous a choisis pour la BO de Prodondo Rossohttp://www.cinemafantastique.net/-C... et c’était un honneur pour nous. Nous étions vraiment jeunes et il était déjà connu. C’était courageux de sa part de confier ce travail à d’illustres inconnus. Mais ça a marché !

Connaissiez-vous le giallo et le cinéma d’épouvante avant de rencontrer Dario Argento ?

C.S. : Oui, depuis ma tendre enfance, j’ai toujours été fan de films d’horreur. J’ai vu tous les films de la Hammer et le premier Dracula. Vous savez, mes personnages préférés sont les vampires. Mais je n’avais jamais pensé à composer de la musique pour des œuvres de ce type. A l’origine, Dario nous a choisis parce que notre son était similaire à ce qu’il recherchait. Nous avons juste joué « gothique » et rock. Il n’y a pas réellement de différences entre la musique de nos albums studio et celle écrite spécifiquement pour le cinéma. C’est plus ou moins le même genre de musique.

Quelle était l’ambiance au sein du groupe lors de votre travail sur Profondo Rosso ?

C.S. : Quand nous avons commencé à enregistrer la bande originale de Profondo Rosso, nous nous sommes tous réunis en studio et chacun a pu apporter ses propres idées. Dario a écouté les thèmes principaux et les a appréciés. C’était une période très créative car de ce temps-là, nous n’avions pas beaucoup de synthétiseurs, alors nous utilisions surtout la guitare et la basse. J’ai néanmoins joué du « clavicymbalum » (NB : ancêtre du clavecin) et d’un grand orgue d’église, ainsi que d’un « orgue Héman » (NB : orgue d’église conçu par Valéran-de-Héman). J’ai juste utilisé un « Moog », qui est d’ailleurs le premier synthé dont j’ai joué. Et aucun sample, donc trois fois rien. On était en 1975, la majorité des synthés arriveraient par après. Nous avons passé énormément de temps en studio pour trouver notre son. Nous avons enregistré la BO de Profondo Rosso dans un studio appelé « Orthophonic » (qui existe toujours, mais s’est depuis renommé « Forum »). Ce studio était sis en-dessous d’une grande église à Rome, qui avait de grands orgues avec environ 50 000 « pipes » (tuyaux). Quand j’ai découvert cela, j’ai eu l’idée de l’incorporer à nos compositions. Nous y avons placé des micros (en hauteur) et avons géré les différentes pistes en studio (au casque). Sans cela, je ne serais pas parvenu à en jouer. Vous savez, même en utilisant des samples et synthétiseurs qui en imitent le son, rien ne remplace le « rendu sonore » d’un vrai orgue. Ce n’est pas la même chose. Maintenant, on peut faire appel à tout un tas de « plugins », mais ce n’était pas le cas en 1975.

Avec Suspiria, aviez-vous à l’époque conscience du culte que vous étiez en train de créer ?

C.S. : Non, pas du tout. Nous n’avions jamais songé à devenir si populaires. En particulier avec notre première BO. Et quand nous avons terminé Profondo Rosso, nous nous sommes séparés en nous disant qu’on était arrivé au bout de quelque chose. Vous savez, il y a toujours ce problème avec le « prog rock » (NB : rock progressif), déjà sensible dans les 70’s. Les gens pensent que c’est simple d’en jouer, mais ça ne l’est pas. C’était encore un style « underground », bien que populaire. Beaucoup de groupes s’en réclamaient et c’était difficile de vivre du rock, hormis pour les grands groupes anglais et américains. Surtout en Italie. Nous n’avions donc jamais pensé vendre un million de copies du LP (vinyle) de Profondo Rosso en cinq ou six mois… Nous étions très étonnés de cet engouement. Suspiria - sur lequel nous avons planché deux ans plus tard -, est à mon sens notre chef-d’œuvre et celui de Dario. Nous sommes restés trois mois en studio, créant à l’aide d’un grand nombre d’instruments comme le « bouzouki » (NB : instrument grec, un des emblèmes du pays), des « indian tabla » (NB : tambourins indiens) et un gros synthé Moog. C’était très créatif. Je suis toujours surpris d’entendre que des jeunes de maintenant connaissent la BO de Suspiria et l’apprécient. Peut-être qu’ils l’ont découverte par des gens de leur famille ou des tiers. Nous n’aurions jamais supposé que nos compositions pour les films de Dario deviendraient si célèbres.

Comment se déroule votre collaboration avec Dario Argento ? Est-il plutôt directif ou vous laisse-t-il une relative liberté ?

C.S. : Nous sommes très amis et à chaque fois que nous repartons sur un nouveau projet, nous visionnons le film ensemble, parlons de la musique et décidons de ce qui est le mieux. Il me laisse toujours la liberté d’écrire la musique qui me plaît, même s’il sait où il veut aller et me donne des indications. Voilà pourquoi je me sens bien dans cette collaboration.

Vous avez croisé le parcours de nombreux artisans du Bis italien, comme Enzo Castellari (Les nouveaux barbares), Lucio Fulci(Conquest), Sergio Martino (Atomic Cyborg) ou Umberto Lenzi (les téléfilms La casa del sortilegio et La casa delle anime erranti). Quelles impressions en gardez-vous ?

C.S. : Dans les 70’s et 80’s, il y avait des tas de productions - que l’on nomme maintenant « B movies » - mais que, paradoxalement, on ne pourrait plus produire parce que ça coûterait trop cher. Elles étaient conçues avec soin, tournées en 35 mm et avec de grands castings. Même si elles se revendiquaient comme des œuvres d’exploitation. Elles sont devenues célèbres au fil du temps. Peut-être même plus que les œuvres de « série A » des années 70. Je garde d’excellents souvenirs de cette époque. Je suis déçu qu’à l’heure actuelle, en Italie, plus personne ne produise ce type de films, à cause de leur distribution et du manque de budget. Mais il y a tout de même un certain nombre de compagnies indépendantes dans le pays avec qui je travaille de temps à autre, parce que j’aime aider de nouveaux réalisateurs et boîtes de production. Parfois, cela donne de beaux résultats.

Que pouvez-vous nous dire de votre collaboration avec Ruggero Deodato (Amazonia : La jungle blanche, Body Count, Angoisse sur la ligne, Vortice mortale) ?

C.S. : Tout d’abord, je dirais que Ruggero est quelqu’un de très marrant. Il aurait pu faire carrière comme acteur comique, même s’il a engendré des œuvres plutôt sanglantes. J’ai travaillé avec lui sur quatre films, mais parfois je collaborais plus avec l’équipe de montage, parce qu’alors, les réalisateurs finissaient un film et enchaînaient directement avec le suivant. Lorsque je me charge de la musique, je rencontre les réalisateurs, mais travaille le plus souvent avec les monteurs image et son. D’une part, les réalisateurs se soucient de la post-production, mais d’autre part, ils ne s’y intéressent pas. Dario Argento, au contraire, adore être en studio et décider de l’orientation des morceaux avec moi. Mais les autres réalisateurs me laissent libre de faire ce que je désire. Ruggero en fait partie, même s’il a toujours aimé ce que je fais. Nous n’avons jamais eu de différends.

Pouvez-vous nous parler du score de Démons, sur lequel vous semblez vous être davantage lâché.

C.S. : Quand j’ai planché sur la BO de Dèmoni avecLamberto Bava, c’était le milieu des 80’s - en 1985 - et la « dance music » était dans l’air du temps, avec beaucoup de synthés et de boîtes à rythmes. J’ai décidé de conférer cela au « soundtrack » du film. J’ai donc écrit de la musique électronique. Une tendance que j’avais déjà expérimentée sur Ténèbres, avec le soutien de deux membres de Goblin, Pignatelli et Morante. Nous avons choisi la même chose : composer quelque chose de rock et électronique. D’ailleurs, nous n’avions pas de batteur sur Tenebrea et Dèmoni. Sur ce dernier, nous avions quelques lignes de guitare jouées par Massimo Morante, tandis que le reste est complètement électronique. Et dans le film, il y a aussi un bon nombre de chansons rock et pop, extraites de compilations de hits de l’époque. Mais mes propres compositions sont purement électroniques.

Au fil des années, Dario Argento est toujours revenu vers vous et vous a d’ailleurs confié la musique de son Dracula 3D. Pouvez-vous nous en parler ? Vous êtes-vous inspiré des BO des grands classiques de la Hammer (notamment des compositions de James Bernard) ?

C.S. : Finalement, je suis donc parvenu à bosser sur un film de vampires. Comme je l’ai dit, je suis un grand fan du genre. Quand Dario m’a dit qu’il tournait son Dracula, j’ai été heureux de l’apprendre et me suis dit que ce serait une expérience excitante. Durant ma collaboration avec Dario, je suis constamment passé d’un style musical à l’autre. Ma musique a de nouveau changé avec mon travail sur les Masters of Horror : Jenifer et Pelts. C’est comme cela que j’ai commencé à requérir les services d’un orchestre à la place d’un groupe. Sur Mother of Tears, j’ai fait appel à un grand orchestre avec un chœur de la même ampleur, pour un résultat très classique. C’est la même chose sur Dracula, qui arbore une tonalité très classique, inspirée de la musique classique dans son ensemble plus que par les BO de la Hammer en particulier. Je suis très fier de cette BO, sur laquelle j’ai travaillé de nombreux mois. J’y ai peut-être même passé plus de temps que sur les autres projets. J’ai démarré le travail en août 2011 et l’ai terminé il y a un mois (NB : en avril 2012). Parce que c’est un film d’époque en costumes, qui se déroule au XIXème siècle, comme l’œuvre originale de Bram Stoker. Presque l’entièreté du film est appuyée par la musique, que l’on a bien le temps de découvrir. A titre d’exemple, il n’y avait pas tant de musique que ça sur Profondo rosso, qui s’en passe complètement pendant 15 ou 20 minutes. Mais pas sur Dracula, qui est en quelque sorte « gorgé » de musique. Pour Mother of Tears et Dracula, j’ai écrit deux chansons pour les crédits de fin : la première avec la voix de Dani Filth du groupe Cradle of Filth (« Mater Lacrimarum », avec mon groupe Daemonia), la seconde se nomme « Kiss Me Dracula » et est une chanson « gothic rock » avec mon groupe - qui ne s’appelle plus « Daemonia » mais « Simonetti Project ». Nous avons une chanteuse, Silvia Specchio, qui est très douée. Et nous avons conçu un clip pour ce morceau, qui sera le premier vidéo clip exploité en 3D en Italie.

Quels sont vos projets à venir ?

C.S. : Massimo Morante, Maurizio Guarini (qui avait joué avec nous en 1976) et moi avons reformé le groupe Goblin (NB : sous le nom de « New Goblin »), avec l’appui de deux musiciens de Daemonia (NB : Bruno Previtali et Titta Tani). Nous partons en tournée et enregistrons par ailleurs un nouvel album et je conclus de mon côté l’album de Simonetti Project. Je me partage donc entre ces différents groupes. La bande originale de Dracula sort en juin et nous sera distribuée en CD avec l’ouvrage original de Bram Stoker (en anglais et italien), dans le cadre d’une édition spéciale à tirage limité. Parce que cette année est le centenaire de la mort de Bram Stoker, qui est décédé en 1912, la même année que le naufrage du Titanic ! (rires)

Propos recueillis par Alan Deprez et Samuël Tubez.

Un tout grand merci à Claudio Simonetti ainsi qu’aux organisateurs de l’Antwerp Convention.

Commentaires

Bien cool, cet interview..

25 novembre 2012 | Par FB

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