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INTERVIEW - Lucio Rojas, Ximena del Solar et Macarena Carrere pour Trauma

10 mai 2018 | Par : Benoît Levenkron

Le Trauma-tisme assuré !

Dans le cadre du BIFFF 2018, nous avons eu la chance d’interviewer une partie de l’équipe venue du Chili pour présenter le très controversé Trauma (lire notre critique). Il s’agit du réalisateur Lucio.A. Rojas, accompagné par ses deux sympathiques comédiennes Ximena del Solar et Macarena Carrere Zenteno, qui ont accepté de répondre aux questions de CinémaFantastique.net.
Retour sur les raisons qui ont poussé Lucio à réaliser Trauma et sur les scènes qui ont été les plus éprouvantes pour l’équipe.

Bonjour Lucio, pourrais-tu nous expliquer, selon toi, ton évolution en tant que réalisateur et de quelles erreurs depuis Sendero es-tu sorti grandi ?

Lucio : Beaucoup de choses que je n’ai pu faire ont été assez contrôlées par les producteurs.
Ils voulaient que je fasse des choses plus commerciales, plus en adéquation avec les grands festivals. Des choses plus mainstream avec plus d’audience.

Par la suite, j’ai eu la chance d’avoir beaucoup de liberté et les producteurs m’ont suivi, appuyé pour qu’il n’y ait pas de censure pour pouvoir travailler avec une totale créativité avec ce film.

Cela m’a permis d’avoir une meilleure qualité de travail et une totale confiance en moi ainsi que de raconter l’histoire telle qu’elle s’est passée car cela reste une histoire violente.

On travaille cela depuis lors car la violence est un thème qui choque tout le monde et ce thème et cette idée devaient être exposés de manière crue, explicite et controversable car il n’y a pas d’autres façons de raconter une telle histoire.

Au sujet du casting de trauma, je pense qu’il n’a pas été facile de trouver des actrices pour jouer dans une oeuvre aussi violente. Tu as probablement reçu de nombreuses réponses négatives après qu’elles aient lu le scénario ? Les filles, pouvez-vous m’expliquer quelles sont les raisons pour lesquelles vous avez accepté de jouer dans ce film peu conventionnel ?

Ximena : Je l’ai dit cette nuit et je le répète : il y a eu une grande confiance et un grand sérieux au sein de l’équipe pour ce film.
Dans mon cas, je connaissais une grande partie de l’équipe technique avec qui Lucio travaille depuis assez longtemps.
Alors je connaissais le niveau de sérieux que possèdaient ces personnes pour affronter, par exemple, les scènes de nus ou de sexualité. L’acteur principal était aussi connu de Lucio. Si tu visualises sa filmographie, il a déjà travaillé avec Lucio sur des projets antérieurs.

Je savais donc qu’ils étaient amis. Ce sont des garanties pour constituer une équipe quand on sait qu’on va travailler avec des personnes professionnelles et parfaites pour les rôles qui leur sont attribués en sachant qu’il y a une histoire à raconter. Tous les éléments sont pris au sérieux, ce qui se constate en regardant le film.

Macarena : Pour ma part, je ne connaissais pas Lucio et l’équipe non plus. Je les ai connus par le projet et la boîte avec laquelle je bosse. C’est bien sûr parce que j’aime beaucoup le cinéma… Et qu’il faut être très courageux pour en faire un métier au Chili. Déjà, faire du cinéma au Chili c’est difficile, et faire du ciné un peu plus hardcore et dénonciateur, c’est inimaginable, voire presque impossible. Ca m’interpelle de travailler dans le cinéma de genre, c’est valorisant de le faire. J’avais déjà vu le film précédent de Lucio et il me semblait de très bonne qualité. Le maquillage, les effets spéciaux, c’est quelque chose qui n’est pas commun dans le cinéma chilien. Et comme cette expérience de visionnage de Sendero m’avait plue, j’ai eu totale confiance en la qualité du projet.
La raison pour la quelle j’ai dit oui c’est aussi parce que le rôle de la femme dans le film me plaisait.
Je suis habituée à voir des films où la majorité des personnages principaux sont des hommes. Ce n’est pas très commun de voir autant de femmes et, en plus, des femmes de pouvoir qui savent ce qu’elles veulent. Pour moi, c’était important parce que ce n’est pas commun. Et te voir offrir ce genre de rôle, c’est rare.
Te voir offrir des rôles à la con, ça, ça arrive souvent… Mais obtenir un rôle de femme avec du caractère qui sait ce qu’elle veut, qui a un groupe d’amies qui sont toutes avec une mentalité forte, ce n’est pas très courant. Alors, pour moi, c’était une opportunité qu’il fallait saisir.

Il faut être sacrément burné pour faire un film de ce genre au Chili. Comment le film est-il reçu par la classe politique ? Personne n’a douté du fait que l’aspect politique de Trauma était une excuse pour faire une oeuvre extrême ?

Lucio : S’il y a bien quelque chose qui est respectée dans les festivals où nous allons, c’est l’audace que nous avons eu. Pas seulement moi mais c’est toute l’équipe qui doit affronter ce film car, dans le monde actuel, il y a des gouvernements de droite de tous les côtés (USA, Europe, Amérique Latine,…). Bref, un peu partout…Montrer ce qu’ils font, le type de choses qu’ils ont appuyé, ça fait mal. Eux ont leurs péchés, nous leur montrons les atrocités qu’ils ont commises au Chili, ce qui assez difficile à faire.
Surtout aujourd’hui avec un gouvernement de droite qui vient d’être mis en place. Mais il est probable qu’un jour le film sera édité dans le monde entier et, à ce moment, il arrivera peut-être à être projeté au Chili.
Et ça va être commenté dans les journaux, sur les réseaux sociaux, internet,…
Et nous voulons voir ce qu’il va se produire car, au Chili et en Amérique Latine, la droite continue à être très puissante et cela fait peur parce que la société a démontré qu’ils continuent à répéter les erreurs du passé. Si ce genre de film à l’intérieur même de l’horreur aide à éviter ces faits sordides, nous aurons au moins apporté notre petite pierre à l’édifice.

Nous avions rencontré trois chiliens qui avaient connu l’exil dans les années 70 quand Pinochet est arrivé au pouvoir.
Le film les a beaucoup touchés parce que, pour la première fois, ils ont vu quelque chose dont tout le monde parle mais qu’on n’avait pas montré d’une manière aussi crue et graphique.
Et c’est ça le but de Trauma : montrer à la génération actuelle les horreurs que nous avons vécues au Chili, en Amérique Latine, et qui ont également été vécues dans d’autres pays, pendant la seconde guerre mondiale. C’est terrible mais il faut montrer et aussi démontrer comment ces horreurs ne doivent plus jamais arriver sur terre mais cela continue lamentablement. C’est malheureux.

Tu expliquais que les Chiliens avaient pour habitude d’oublier ce qu’ils avaient vécu pendant des années. Penses-tu qu’ils veulent l’occulter en connaissance de cause car il s’agit d’une période pénible de leur histoire ou qu’ils ont simplement oublié ?

Lucio : Au Chili, il y a deux sortes d’avis. Les gens de droite qui disent qu’il faut oublier, que c’est le passé et que tout ça date d’il y a très longtemps et qu’il ne faut plus en parler. Par exemple, il existe au Chili une prison (maison de peine) qui s’appelle Piton, c’est une prison du style hôtel de luxe. Et là, on y débat pour savoir si on doit juger les collaborateurs de Pinochet parce qu’ils sont vieux. C’est juste un thème de discussion rien de plus et ça fait peu. J’ai vu notamment qu’en Allemagne on avait jugé des nazis à Nuremberg qui avaient 95-96 ans et qui ont été incarcérés malgré leur âge. Au Chili, ça n’arrivera pas car la droite les protège. Ils disent qu’il faut oublier et ne plus en parler. Leur logique est qu’il ne faut plus en parler car ce thème divise, c’est ce qu’ils pensent en gros.
Mais c’est faux, ce qui divise un pays, c’est qu’il y a des milliers de Chiliens dont on ignore ce qu’ils sont devenus… Leurs familles - pères, mères, fils- continuent encore à les chercher. Ca fait 30 ans et ils cherchent toujours mais jamais ils ne sauront où ils sont.
Et tant qu’ils ne sauront pas où ils sont, ce sera impossible pour eux d’oublier tout ce qui s’est passé et de faire leur deuil. Tant que justice ne sera pas rendue… Quand il y aura justice, on pourra tourner la page.
Mais, aujourd’hui, personne ne le peut.

Une question pour les comédiennes : quelles ont été les scènes les plus compliquées à jouer ?

Macarena : La scène la plus difficile à faire, c’est celle du viol parce que c’est une scène peu « chorégraphique » : on doit suivre certains mouvements obligatoires mais il faut également laisser la place à une certaine improvisation pour que ça puisse être plus naturel et voir ce que ça donne ensuite. De plus, cette scène a été divisée en trois jours de tournage.
Je ressentais une certaine angoisse et je pense que tout le monde la ressentait aussi mais nous n’en parlions pas entre nous pour ne pas altérer le travail en équipe.
Il fallait savoir comment terminer une journée et recommencer le jour après au même point, un point très intense pour le finaliser. C’était très difficile de reprendre à partir de ce point très intense, c’est quelque chose qui nous interpellait mais que nous avons réussi parce qu’il y avait une entraide entre nous tous.
Dans la vie réelle, les deux criminels de Trauma qui attaquent les femmes sont les personnes les plus douces du monde. Dans la vie réelle, ce sont de vrais amours…Nous étions très curieux également de voir comment ils allaient réussir à devenir aussi bestiaux, c’était quelque chose aussi qui nous tenait dans l’expectative.
Et, au début, quand ils l’ont fait, il y a eu un peu de timidité. Je me rappelle avoir dit à Daniel : « S’il te plaît, utilise la force, ne te tracasse pas, il ne m’arrivera rien, j’ai besoin de ressentir la pression pour pouvoir riposter et ressentir cette peur. »
Au départ, il frappait avec peu d’intensité et c’était plus difficile de réagir sans avoir aucune once de peur.
Et j’en ai parlé avec lui et lui ai demandé de ne pas se gêner.
Chaque fois qu’on me pose cette question, je sais que les personnes attendent que je réponde qu’il y a eu de la violence mais non.

Ximena : En réalité, la scène du viol a été compliquée. Mais je pense que Lucio a eu une excellente idée qui a été de le faire une première fois à froid. Quand il a dit « Action », il voulait qu’on improvise, qu’on fasse ce qu’il y avait à faire et que, quand lui aurait décidé qu’on avait atteint le niveau de violence nécessaire, lui dirait « STOP ».

J’ai trouve que c’était une excellente décision parce que j’en avais discuté avec les gars et on s’était donné la main pour être en pleine confiance.
Il ne fallait pas faire de pause car ça devait être une scène en totale confiance. Alors, nous avons fait la scène et ça été beaucoup plus facile que je ne le pensais. C’était plus difficile mentalement que ça ne l’a été à ce moment-même.

Ce qui a été très difficile pour moi, personnellement, c’est surtout l’après. Parce que, sur le moment, les
émotions viennent d’elles-mêmes mais après, nous n’avons plus cette violence qui fait naître ces émotions.
Je me demandais comment les gens pouvaient vivre après avoir vécu cela.
A quoi pensent-ils ? Comment peuvent-ils continuer à vivre comme ils le font ?
Comment se lèvent-ils, comment s’habillent-ils et tout cela… C’est ce que j’ai trouvé très difficile.

Est-ce la première fois que vous venez au BIFFF ? Que pensez-vous du festival et du public belge ?

Lucio : Oui, première fois mais on va revenir : je n’ai jamais vu ça.
Je ne peux dire que du positif sur le festival et nous avons été super bien reçus. En plus qu’on sait que c’est un très grand festival…

Macarena : C’était divertissant, ils ont des panoramas divertissants. J’étais contente du Bal des Vampires notamment.
J’étais heureuse, vraiment rien à dire… C’est fantastique, merveilleux ce festival.
C’est un grand festival. On vit de cinéma. On respire de cinéma et tout tourne autour du monde du cinéma, de l’horreur, du fantastique.
Et cette ambiance de fête bizarre, excentrique, les autres réalisateurs,…Je suis allée à plusieurs festivals mais l’ambiance ici est unique, ça n’existe pas ailleurs.

Ximena : L’expérience ici au festival est merveilleuse. Ça fait deux jours que nous sommes ici à Bruxelles. On dirait que ça fait une semaine, il y a tellement de belles choses à voir et la ville est merveilleuse.
Le festival est très bien organisé et te donne accès au marché des films par exemple et beaucoup d’opportunités pour beaucoup de personnes. Pas de financement du gouvernement…
Il y a peu de films latino-américains et c’est un honneur et un privilège d’être ici. Le Mexique a une industrie cinématographique beaucoup plus évoluée, on ne peut pas comparer avec le Chili.

Merci à cette sympathique équipe pour leur réponses, à l’équipe du BIFFF et, en particulier, à Jonathan
Lenaerts de nous avoir permis de réaliser cette interview.

Merci à mes amis Cathy et Gush pour leur aide précieuse quant à la traduction de l’espagnol aux accents fortement chiliens.

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