Interviews

Interview : Marina De Van

27 novembre 2009 | Par : Gore Sliclez

Le talent dans la peau...

Fascinés par l’univers énigmatique et viscéral de la réalisatrice française que l’on qualifie naïvement de sulfureuse, nous avons pris l’initiative de demander une interview quelques mois à peine après la sortie de son deuxième long métrage Ne te retourne pas, une fois le soufflet médiatique retombé.

Après avoir été la compagne d’écriture de François Ozon pour certaines de ses œuvres remarquables (Regarde la Mer, Sous le sable, 8 femmes...), Marina De Van s’est lancée il y a sept ans déjà dans la réalisation avec son premier long Dans ma peau. Une œuvre forte, très forte, racontant l’histoire d’une jeune cadre sans problèmes en proie à des envies soudaines de cannibalisme sur sa personne offrant ainsi des scènes souvent insoutenables et magiques à la foi, plongeant le spectateur entre écœurement et émotion. Un mix génial qui n’est pas sans rappeler un certain Cronenberg à qui on la compare souvent à tort ou à raison tant leur façon de filmer un corps meurtri et scarifié (et encore le mot est faible) montre la vulnérabilité, perverse ou non, de la chair et de l’esprit.

Sept années plus tard et après quelques courts métrages remarqués et récompensés , la réal nous revient avec un film (Ne te Retourne pas) une nouvelle fois choc et troublant. L’histoire de Jeanne, écrivant un roman autobiographique et qui la replonge dans une enfance mystérieuse dont elle ne garde aucun souvenir. Ce travail de mémoire débute au moment où celle-ci perd de plus en plus ses repères visuels et identitaires. Tout change autour de Jeanne à commencer par elle-même qui se retrouve déboussolée et complètement seule face à ce qui lui arrive. Un film émouvant et envoûtant qui, une nouvelle fois, fait partager l’opinion publique un peu à l’instar de ce qui s’est passé au dernier festival de Cannes où le film fut étonnamment hué. La sortie DVD de ce mois-ci permettra peut-être d’offrir une seconde chance à ce film mis sous l’éteignoir d’une certaine critique.

Faisant fi de toute cette polémique, CF a voulu rendre hommage à cette réalisatrice hors normes et au franc-parler parfois cinglant, titulaire d’une maîtrise de philosophie à la Sorbonne. C’est dire le difficile examen de passage qui nous attend...

Et pour ceux qui ne connaissent pas encore son travail, nous ne pouvons que vous conseiller de vous rattraper au plus vite sous peine de passer à côté d’une artiste décalée, courageuse et surtout... terriblement talentueuse !

INTERVIEW

- Jusqu’à présent vous nous avez offert de très beaux portraits de femmes. Allez-vous un jour nous offrir le portrait d’un homme et si oui comment se présenterait-il ?

J’aimerais énormément faire un film avec un protagoniste principal masculin. Mais il est vrai que jusqu’à présent, je suis davantage inspirée par des personnages et des problématiques féminines. Lorsque je travaille, mon rapport aux personnages est en effet moins celui de l’observation ou de la description, que celui de l’identification et de la projection. Et j’ai beaucoup de mal à me projeter dans la peau d’un homme. Je ne peux pas dissocier ma sensibilité personnelle de mon sexe, pas plus que de mon histoire, je n’y arrive pas. Ma tendance me porte ainsi naturellement vers la construction de "doubles", donc vers des héroïnes et non vers des héros. Mais comme j’ai très envie de filmer un homme aussi, je pense que je finirai bien par trouver un biais pour me projeter dans un héros, ou pour aborder un récit différemment, de manière plus distincte de ma propre expérience de vie et de ma propre nature. Comment il se présentera, je n’en sais rien…

- D’ailleurs dans vos films celui-ci se retrouve souvent désarçonné (oui forcément il y a de quoi...) et ne comprend pas (ou ne veut pas comprendre) ce qui se passe soudainement chez leur compagne... Problème de communication ou de sensibilité masculine ?

Les deux, sans doute. Plus on va vers l’intime, plus on a du mal à transmettre notre expérience, et la différence des sexes fait qu’on ne met pas toujours non plus les mêmes choses sous les mêmes mots. C’est vrai de tout individu à tout autre, mais a fortiori entre les deux sexes. Par ailleurs, il faut quand même bien garder à l’esprit une vérité toute bête, qui est que si l’interlocuteur comprend sans malentendu le conflit intime du personnage principal, il ne peut plus y avoir de film - personne n’a plus à lutter pour vivre et / ou faire comprendre ou défendre ses émotions et enjeux. C’est un peu comme de filmer une histoire où tout se passe bien - ça n’a même pas de sens, ce n’est plus une histoire.

- Vos personnages connaissent souvent une vie rangée et paisible avant qu’un petit évènement ne vienne chambouler tout. Rêvez-vous parfois d’un changement similaire dans votre vie ?

Vous préjugez bien vite de ma vie, en projetant qu’elle est assez paisible pour pouvoir être dérangée ?! Je rêve d’une vie tranquille, beaucoup plus que de bouleversements. Car j’expérimente plus de bouleversements que de paix, et ce n’est pas la manière la plus équilibrante ni la plus heureuse de vivre ! Je suis d’une nature inquiète, et mon quotidien ressemble donc davantage à l’exceptionnel de mes personnages qu’à leur quotidien fictif "paisible et rangé", tel que je le pose au départ, afin d’intensifier la mise en valeur du trouble qui les gagne. Moi, je vis plutôt dans le trouble, et je trouve ça fatigant, j’aspire à plus de limpidité.

- Toujours concernant vos personnages principaux, ceux-ci se retrouvent souvent seuls face à leur nouvelle histoire, des individus déconnectés de la réalité sociale. Et c’est à cet instant qu’ils deviennent intéressants, sincères, émouvants grâce à votre plume. Seriez-vous une humaniste Marina ?

Je n’en sais rien, je ne crois pas, non. Je ne crois pas qu’on puisse déconnecter un personnage ou un individu de son contexte historique et social. Mais je ne suis pas intéressée par cet aspect de sa nature, je ne cherche pas à comprendre ce type de déterminisme. Je m’intéresse à certaines émotions, à travers des personnages qui sont implicitement toujours situés dans un contexte social précis (ils ne sont pas filmés dans une pièce nue on ne sait où ?!), mais que je n’étudies pas sous cet angle. En fait, vous mettez deux sens opposés sous le mot "déconnecté" : vous suggérez à la fois une rupture entre ma vision des choses et une vision sociale ou historique (ce qui me rendrait potentiellement humaniste), et une rupture circonstancielle entre mes personnages et leur milieu, au sens où ils ne trouvent pas de place satisfaisante dans leur vie établie, ou d’écho à leurs angoisses ou désirs profonds. Ces deux sens-là ne sont pas les mêmes du tout. On peut considérer qu’il est fictif de s’envisager hors de tout contexte historique et social (de cette façon "humaniste" qui est peut-être ce que vous vouliez dire), sans pour autant estimer que le contexte social dont on est doté nous définit intégralement, et surtout nous convient.
En tout cas, dans le sens où vous l’entendez, non, je ne crois pas être humaniste - mais le mot sonne déjà tellement flou et tellement tarte à la crème qu’on ne sait pas trop quoi dire…

- Vous êtes titulaire d’une maîtrise de philosophie. Existe-t-il justement des philosophes ou des modèles de pensée qui influencent votre vision du cinéma ou votre écriture ?

Non. Je n’approche pas le cinéma par la pensée ou par des formes de pensée. Je l’approche plus simplement, ou plus classiquement, en m’inscrivant dans la continuité de récits dramatiques, avec des règles que je ne chamboule pas, et où ce qui m’intéresse est l’émotion et un questionnement concret, plus qu’un message ou un postulat.

- Désormais la comparaison est faite entre vous et un certain Cronenberg. Comme lui vous présentez des personnages blessés dans leur chair comme dans leur tête et cette souffrance, ces cicatrices, sont très visuelles. Pourquoi cet attrait pour les corps meurtris ?

Aucune idée. Pourquoi aime-t-on ce qu’on aime, craint-on ce qu’on craint, dit-on ce qu’on dit… ? C’est une question un peu large, trop grande pour moi…

- Cette comparaison avec le réal canadien vous dérange-t-elle ?

Elle ne peut pas me déranger, elle est flatteuse. Après, je trouve qu’on a tendance, en matière de commentaire, à souvent se réfugier ou se contenter de comparaisons ou d’assimilations hâtives, afin d’éviter de se confronter à la variété réelle des choses et des films, des gens. C’est une démarche (l’assimilation, le rapprochement) qui fait comme l’astrologie un peu : un nombre réduits de personnalités pour un nombre maximal de gens. Et il y a ainsi quelques catégories de cinéma : les tendances Cronenberg, les tendances Hitchcock, les tendances Bergman… Enfin je veux dire, les comparaisons entre les films sont peut-être pertinentes, mais quand on travaille à partir de soi, pour raconter une histoire spécifique, cela sonne toujours un peu creux de se voir analysée par assimilation à X ou Y, auxquels on en profite pour faire revêtir la valeur (pas moins destructrice) de catégorie floue. Donc non, la comparaison est flatteuse, pas intéressante forcément pour autant, pas forcément intelligente.

- Comment préparez-vous l’écriture d’un scénario ? Comment vous inspirez-vous avant l’entame du travail d’écriture ?

Je ne m’inspire pas. Je suis inspirée ou pas...
Je ne prépare rien, j’essaie de développer une idée quand j’en ai une, en essayant de voir ce qui m’y touche, ce que j’y met d’important pour moi. J’essaie de voir ce que la situation que j’imagine spontanément, sans l’avoir cherchée, peut bien contenir comme richesse, en termes de développements, de questions, d’émotions - d’enjeux en somme. Et je procède toujours en faisant un plan, dans ma tête ou sur le papier, et en me lançant directement dans l’écriture d’une première continuité dialoguée.

- Pourquoi avez-vous enchaîné avec des courts métrages juste après votre premier long Dans ma peau ?

J’ai fait de nombreux courts parce que j’avais besoin de raconter certaines histoires, courtes, mais surtout beaucoup parce que je ressentais le besoin de "pratiquer", sur des durées plus gérables que 90 mn avant de me lancer dans une narration longue. J’avoue que je ne comprends pas qu’on n’éprouve pas le besoin de cette école-là, qu’on se sente d’emblée en mesure de maîtriser 90 mn ou plus. Moi il me semblait que je devais d’abord voir si j’arrivais à raconter une histoire, comment, à quoi ressemblait le temps et les temps d’un récit, etc…
Le cas du court que j’ai fait après "Dans ma peau", le seul (La promenade), est différent. J’ai fait ce court là en attendant de trouver un argent qui ne venait pas, pour mon second long - afin de me distraire.

- Ça vous ennuie de voir que vos fans sont souvent des amateurs du cinéma de genre ? Vous sentez-vous justement faire partie de ce cinéma comme réalisatrice ?

Je ne connais pas mes fans, quels qu’ils soient welcome, c’est sympa. Je ne suis pas sûre du tout que ceux qui apprécient le plus mon travail soient des amateurs de films de genre, je n’y crois pas. En revanche, si c’est le cas, je n’ai aucune raison d’être ennuyée, j’adore les films de genre, donc cela me va très bien.

- Quel est le bilan presque cinq mois après la sortie de Ne te retourne pas. Quel est votre état d’esprit ?

J’écris un nouveau projet, tranquillement. Ne te retourne pas est une affaire close pour moi, en termes de travail, et j’espère que des gens continueront de le découvrir et de l’aimer, ou pas. Le film fait sa vie, moi la mienne, et je ne ressasse pas le passé. Mon état d’esprit consiste donc à… ne pas me retourner !

- 13 ans maintenant que vous officiez dans l’écriture et la réalisation. Quel regard portez-vous sur ces 13 années ?

Oh la la "officiez"… Vous voulez vraiment me donner l’air guindé et arrogant ?!!! Je n’officie rien du tout. J’ai participé ou réalisé seule quelques écritures (et co-écritures) et j’ai fait deux longs-métrages. Ce n’est pas rien, ce n’est pas beaucoup non plus, et le temps est effectivement long pour ce score (pourquoi 13 ans ?). Je ne porte pas de regards sur ces années passées, sinon que je souhaite dorénavant, contrairement à ce que j’ai fait sur mon second long-métrage, réfléchir de manière à minimiser le risque que les choses s’éternisent. NTRP m’aura pris 6 ou 7 ans, la moitié du temps que vous avez compté. C’est trop, je ne souhaite plus revivre une seconde fois l’étalement d’un projet qui s’étale sur si longtemps, faute de moyens.

- Pensez-vous qu’un jour votre public aura la chance de voir tous vos courts compilés dans un même DVD ?

J’espère. Moi-même je serais contente de les revoir ! Proposez le projet ? Montez-le ?!

- Y aura-t-il encore des collaborations avec François Ozon ? Que pensez-vous de ses derniers films ?

Je n’en sais rien, je ne peux pas prédire l’avenir. J’aime le cinéma de François, et j’aime son parcours, les expériences très différentes dans lesquelles il se lance sans filet. J’ai beaucoup de respect pour son travail. Il y a des films que j’aime plus que d’autres, mais cela me regarde, cela dépend des sujets, de la manière dont je me reconnais en eux ou suis touchée par eux. Quand je ne réalise pas, je suis très spectatrice, et je n’aime pas analyser les films en professionnelle, et ce serait là encore très présomptueux. Je ressens des émotions et du plaisir, ou pas, mais je sais rarement décortiquer mes impressions. Il me serait donc difficile de détailler des idées, quant aux films de François. Je trouve que c’est un grand talent, avec de très beaux films. Cela me suffit.

- Aurons-nous encore la chance de vous voir en tant qu’actrice ? Après tout vous auriez pu interpréter vous même le rôle de Jeanne...

Je n’aurais pas pu interpréter moi-même le rôle de Jeanne. À supposer que j’en ai eu envie, comment vouliez-vous qu’on puisse trouver le moindre budget avec un casting si peu connu ? Les films ne sont pas qu’une affaire d’idées, c’est aussi beaucoup, essentiellement, une histoire d’argent, et il est très idéaliste de penser qu’on peut faire selon son caprice. J’ai choisi les comédiennes que je désirais, qui m’ont fait rêver, mais sur la base très claire aussi d’un film ambitieux financièrement, nécessitant un casting solide.
Quant à me revoir, ce n’est pas prévu. Je le regrette, j’adore jouer. Mais comme je vous le disais, la réalité du cinéma, financière, laisse peu de place à la variété des choix de casting. Personne ne pourrait financer un film avec moi en tant que comédienne, je ne suis pas une valeur bankable. En tout cas, même pour des rôles secondaires, je n’ai pas eu l’occasion de rejouer depuis le film de Pascal Bonitzer, "Je pense à vous", mais j’espère que des occasions se représenteront, car c’est une chose très excitante de jouer un rôle - et très nourrissante pour la créativité, en tant que metteur en scène aussi.

- Comment expliquez-vous le fait que vos films connaissent un succès critique mais pas suffisamment public ?

Pourquoi ? "Ne te retourne pas" vous parait avoir eu un succès critique ?

- Quel est le cinéma que vous aimez aujourd’hui ? Quels sont vos derniers coups de cœur littéraire et cinématographiques de ces derniers temps ?

Je n’ai pas eu de coup de cœur en ce moment. Faute de cœur ou faute de coups, ça je ne sais pas…

- Quelques mots sur votre prochain film ?

Amour… Amour… Amour…

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