Interviews

Interview Pascal Adant

26 janvier 2010 | Par : Gore Sliclez

"Il est temps de s’ouvrir au grand public en Wallonie !"

Il y a un peu plus de deux semaines, Paris Match Belgique (même édition que la France mais avec les têtes couronnées du plat pays en plus...) publiait l’interview explosive d’un réalisateur wallon qui osait mettre en doute l’objectivité de la CSF, l’organe communautaire chargé d’octroyer des subsides aux cinéastes francophones. Ce réalisateur, Pascal Adant, auteur de courts métrages animés très réussis et récompensé notamment à Cannes, remet en doute les choix de certains films jugés hermétiques ayant bénéficié d’aide du CSF, sortis en Belgique ces dernières années, et ayant eu un succès très relatif voire inexistant.

C’est que la Belgique francophone qui regorge de talents appréciés et reconnus (Benoît Poelvoorde, Olivier Gourmet, Cécile de France, Marie Gilain, Van Dormael...) se voit paradoxalement étouffée notamment par la célébrité des frères Dardenne, multi-récompensés au festival de Cannes et dont le cinéma social semble avoir labellisé définitivement notre région au point d’influencer les organes décisionnaires publics dans leurs sélections. Dans un pays où le surréalisme génial et la folie douce règnent dans la tête comme dans les rues, il serait évidement dommage de ne pas exploiter cette caractéristique qui fait sa force et son délire. La bombe trash de "C’est arrivé près de chez vous" du début des années 90 semblerait déjà bien loin et le film "Calvaire" déjà bien isolé.

CinemaFantastique a donc décidé de revenir sur cette interview avec Pascal Adant puisque, selon lui, c’est tout le cinéma de genre qui semble en danger en Belgique. Quelque chose nous dit qu’il est loin d’avoir tort...


Crédit : Paris Match

- Tout a été dit dans votre interview accordée au magazine Partis Match Belgique sur les choix douteux selon vous de la CSF (Commission de Sélection du Film) de la Communauté Française quant aux subsides accordés aux métrages (courts ou longs). Vous ne pensez pas, sans vouloir retirer leur talent évident, que les frères Dardenne avec leurs films intimistes et difficiles, ont paradoxalement et involontairement rendu la tâche difficile aux réalisateurs qui cherchent des subsides pour des films dits "plus populaires" ? Ce "cinéma social à la belge" risque-t-il de noyer les autres genres ? Même les anglais semblent vouloir tourner la page des années 90 (Ken Loach et consort) pour du cinéma plus populaire...

C’est une évidence. La Palme d’Or était sans doute la meilleure chose qui pouvait arriver aux frères Dardenne, mais pas pour le reste de la profession, car Rosetta a conforté la CSF de la C.F. dans ses choix élitistes et hermétiques. Heureusement, j’entends de plus en plus de professionnels dire qu’il est temps de suivre l’exemple d’autres pays qui, en s’ouvrant vers le grand public, ont rendu leur cinéma plus populaire. Vous savez, le problème existe partout. En Inde, ils vivent la situation inverse : Bollywood ne produit que du commercial, mais des auteurs qui veulent faire autre chose que des comédies musicales revendiquent aussi le droit d’exister. Chez nous, ce sont les auteurs tournés vers le public qui sont le moins bien lotis.

- Encore une fois, tout n’est-il pas politisé au sein de la Communauté Française comme dans toute la Wallonie d’ailleurs ?

Je pense que la CSF n’est pas totalement apolitique, en effet.

- Quelles sont les réactions à la suite de votre interview, Vous avez eu des échos positifs de la part des autres réals ?

De la part d’autres réalisateurs qui ne bénéficient plus de subsides depuis des années, oui. Mais tout le monde préfère s’abstenir de critiquer ouvertement la CSF de peur de perdre le peu d’aide disponible. La plupart des réactions sont encourageantes, mais il y a aussi ceux qui pensent que ce genre de coup de gueule cause plus de dégâts qu’autre chose. C’est un débat très difficile, et on n’arrivera jamais à mettre tout le monde d’accord. Ce que je ne peux pas accepter, c’est que les associations professionnelles traitent le public d’ignares. J’ai entendu ça à plusieurs reprises, et je trouve honteux de rejeter l’échec de notre cinema sur les spectateurs. Parce que je pense que le public, lui, sait faire la différence entre un film maîtrisé et un mauvais film.

- Pensez-vous avoir brûlé votre crédit auprès de la CSF ?

Si c’est le cas, alors les autres cinéastes qui craignent la C.F. ont raison de ne pas s’exprimer publiquement sur la question. Mais nous sommes en démocratie et, en théorie, je suis en droit de critiquer le système sans que cela ne se retourne contre moi.

- Pourtant, même si vous souhaitez vous en écarter un peu, le cinéma d’animation connaît le succès avec "Panique au Village".

Je suis surtout fan de Disney et de Tex Avery, et j’aime assez bien aussi Miyazaki. Même au niveau de la fiction, je n’ai que très peu de références en Europe, et pas du tout en Belgique.
 
- Pourquoi n’avez-vous pas essayé de produire vos films ailleurs ? Qu’en est-il de Wallimage, la RTBF, Canal +, le Tax Shelter.. ?

Je ne suis pas producteur, mais réalisateur. Je n’ai pas la structure nécessaire pour demander ce genre de financements. J’ai tenu jusqu’ici à rester dans mon pays, parce que je pensais pouvoir y apporter quelque chose. Mais il faut d’abord être reconnu à l’étranger pour être reconnu en Belgique.

- Qu’avez-vous envie de répondre à ceux qui disent que vos propos proviennent d’un réalisateur frustré par le refus du CSF ?

C’est ridicule, parce que je tiens ce discours depuis plus de dix ans. A cette époque, je recevais des financements de la C.F.

- Dans la lettre de refus du CSF justement on peut lire que vos films "ne caressent pas l’âme" du spectateur. Le cinéma de genre n’est-il pas justement l’occasion parfois de donner une claque à cette âme ?

On n’est pas là pour donner des leçons, mais pour toucher le public. C’est ce que veulent faire les cineastes belges, mais la majorité d’entre eux ne comprennent pas qu’ils s’y prennent mal. A force de vouloir trop bien faire, de vouloir faire passer un message à tout prix, ils passent à côté de l’essentiel. A part Jaco Van Dormael, Frédéric Fonteyne et quelques autres qui ont emergé avant la Palme d’Or de 1999, les réalisateurs belges n’ont aucun sens de l’écriture cinématographique ou de la mise en scène. D’ailleurs, on peut constater que plus aucun cinéaste belge n’a véritabelement emergé depuis la consécration des Dardenne à Cannes, à part Bouli Lanners, mais dont la carrière avait débuté auparavant. Et ne me parlez pas de Joachim Lafosse qui ne fait qu’imiter les Dardenne !

- Heureusement, vous avez bénéficié de l’aide de votre région : la direction générale des affaires culturelles du Hainaut...

J’ai effectivement la chance incroyable de vivre en Hainaut, puisque cela me permet de bénéficier de cette aide exceptionnelle. La DGAC du Hainaut est beaucoup plus ouverte que la CSF. Sans eux, je ne crois pas que j’aurais pu monter mes quatre ou cinq derniers films.

- Croyez-vous qu’un jour le cinéma de genre percera en Communauté Française ? Après tout nous avons eu Calvaire...

Il doit percer. Sans quoi le cinéma belge ne sortira jamais de son guetto.

- En Flandre, le problème ne se pose même plus puisque les films à succès sont justement des films de genre...

Bien sûr. Les flamands ont compris depuis longtemps que c’est le public qui détermine le succès d’un film. En Communauté française, on cherche un tas d’excuses pour cacher les incompétences des uns et des autres. On va jusqu’à dire que les wallons sont trop modestes et qu’ils ne sont pas assez fiers de leurs artistes. C’est idiot ! Nous sommes fiers de Jacques Brel, de René Magritte, de Paul Delvaux, Toots Thielemans, José Van Damme, Amélie Notomb, Cécile de France, etc… Mais comment pourrions-nous tirer de la fierté de cinéastes qui font des films aux antipodes des attentes du public ? Je doute qu’un écrivain, quel que soit le sujet qu’il traite, puisse gagner les faveurs du public en écrivant un livre sans respecter les règles de grammaire, d’orthographe ou de conjugaison. Car c’est tout le problème des cinéastes belges : la plupart d’entre eux ne connait pas et ne maîtrise pas le langage cinématographique.

- Vous avez été voir Mr. Nobody ? Voilà un budget qui doit vous faire rêver...

Je ne pense jamais au budget d’un film quand je vais au cinema, sinon celui d’Avatar m’aurait carrément fait tourner la tête ! Non, je redeviens un spectateur comme les autres quand je vais voir un film.

- Enfin, vos récompenses, notamment à Cannes, doivent pouvoir vous encourager à persévérer non ?

Je reçois beaucoup d’encouragements de la part des spectateurs dans les festivals. Il est fréquent que des gens viennent me trouver après la séance pour me demander où trouver un DVD de mes films, ce genre de choses. Et pendant ce temps-là, je vois les autres cinéastes rentrer directement dans les espaces VIP, sans aucun contact direct avec le public. C’est ce qui m’aide le plus à persévérer. Je suis accoutumé aux prix décernés par le public. Jusqu’ici, je n’ai jamais reçu de récompense décernée par mes pairs et, d’une certaine façon, je le prend comme un compliment !

Le jeudi 4 février, dans le cadre de sa chronique "OSE COURT" CinemaFantastique reviendra sur le court métrage "Série Noir" de Pascal Adant. Ne manquez pas ce rendez-vous !

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