Interviews

MADE IN FRANCE - Carré Blanc

25 août 2012 | Par : Quentin Meignant

Julie Gayet revient sur la petite claque de Leonetti...

Sorti cette semaine en DVD, le Carré Blanc de Jean-Baptiste Leonetti est ce que l’on peut qualifier de petite claque administrée à tous les amateurs de cinéma de genre. Bien qu’imparfait, le premier long-métrage de celui qui s’était fait connaître avec l’excellent court Le Pays des Ours offre quelques moments d’une violence à peine supportable et une ambiance d’une froideur intense.

Rencontrée à l’occasion du BIFFF 2012, où le film était projeté, la magnifique actrice Julie Gayet, encore presque inconnue par les fantasticophiles mais dont l’aura, dans le paysage cinématographique français, ne cesse de prendre de l’importance, revient avec nous sur cette oeuvre qui lui tient particulièrement à coeur.

Habituée à donner leur chance à de jeunes metteurs en scène, histoire de participer à "des choses sincères, des trucs qui sortent de l’ordinaire", Julie n’a guère été déçu par la verve, la "folie" comme elle le dit si bien de Jean-Baptiste Leonetti. "Son travail visuel dans son court-métrage Le Pays des Ours" et la lecture du scénario de Carré Blanc ont suffit pour convaincre la belle actrice de participer à cette oeuvre d’anticipation qu’est Carré Blanc, qui est "tout de même une grosse claque", le genre de film qui "allait loin sur le sadisme de cette société, de ces relations humaines. J’ai trouvé que c’était très fort."

Et le fait que Julie Gayet, véritable fondue du cinéma de genre "biberonnée à Starfix", se montre aussi enthousiaste quant à l’emballage final de Carré Blanc n’a rien d’anodin. Grande connaisseuse de films de genre, style "auquel elle rêvait de participer depuis très longtemps", la belle aimerait tourner pour Bong Joon-Ho, qui, depuis son The Host, l’a marquée à vie.

Vous l’aurez compris, lancé par un jeune cinéaste de talent à l’univers riche et servi par un casting tout acquis à sa cause, le projet Carré Blanc a débouché sur une oeuvre à part, le genre de film que tout cinéphile se doit de posséder.

INTERVIEW COMPLÈTE DE JULIE GAYET :

Julie Gayet, bonjour. Beaucoup de nos lecteurs, essentiellement intéressés par le fantastique, ne vous connaissent pas encore. Pouvez-vous nous expliquer votre parcours et ce qui vous a amené dans le monde du cinéma ?

Ce que j’ai fait pour devenir actrice, c’est que très tôt, j’ai pris des cours de théâtre. J’avais 13 ans quand, pour la première fois, j’ai mis les pieds dans un cours, c’était Tchekhov à l’époque et j’ai adoré ça : la direction d’acteurs, le fait de jouer des vies différentes, de plonger dans des univers différents. Donc je suis vraiment une actrice caméléon qui plonge dans des univers et qui change en fonction des films. J’ai eu les cheveux roses, noirs, rouges, bleus, j’ai été grosse, mince, j’ai dû prendre beaucoup de poids à une époque où ça ne se faisait pas beaucoup, donc c’est vrai que les gens ne faisaient pas forcément le lien entre mes différents films. J’espère que maintenant ils le font un petit peu plus, mais le film fantastique en lui-même, c’est ce que je rêve de faire, ce que j’ai toujours aimé. Je fais vraiment partie de cette génération. Metal Hurlant, je devais avoir douze ans quand je l’ai vu en salle. Que ce soit Alien, Star Wars,… Nous on est vraiment la génération « on est tombé dedans quand on était petits ». Donc , forcément, ça m’a marqué. A l’époque, je lisais Starfix, je les attendait comme une dingue. J’aime tout le fantastique mais j’aime encore plus la science-fiction que les thrillers, dont je suis moins fan. Quand je rencontre un réal qui me propose un thriller, je lui dis d’emblée « Je suis nulle, c’est pas mon truc ». Mais la première fois que j’ai fait de la télé, c’était pour M6 qui avait lancé un programme de films d’horreur. Après ils ont arrêté car ils se sont rendus compte qu’ils faisaient trop de coupes. Notre film à nous s’appelait Sang d’encre, où je criais, je hurlais, c’était super, je m’y étais éclatée et épuisée… pour rien puisque la réaction d’M6 a été : « Ah, non, mais là, ça fait trop peur ! ». Donc ils nous ont coupé les vivres. Mais, donc, voilà, la première fois que je faisais de la télé, c’est justement parce qu’on me proposait un film d’horreur. Sinon, concernant mon parcours proprement dit, j’ai fait pas mal de figuration au début, notamment avec Kieslowski.

Au début de votre carrière, vous avez d’ailleurs multiplié ces petits rôles chez Kieslowski, Costa-Gavras, Philippe Harel et Benoît Jacquot. Etait-ce une nécessité alimentaire ou déjà des choix de carrière bien posés ?

En ce qui concerne Kieslowski, il a traversé le Grand Palais pour venir me demander : « Est-ce que vous voulez un petit rôle ? ». J’ai passé trois jours de rêve avec lui qui me murmurait des choses à l’oreille. Après j’ai enchaîné avec Agnès Varda et j’ai même pu me rendre à Hollywood. Après avoir rencontré quelques grosses stars, j’ai commencé à me lancer dans des expériences. Et c’est cela mon leitmotiv.

Votre carrière a été marquée par beaucoup de premiers films de jeunes réalisateurs. Qu’est-ce qui vous attire dans ce type d’expérience ?

Il me faut des choses sincères, des trucs qui sortent de l’ordinaire. A chaque fois qu’on m’a proposé de refaire un film que j’avais déjà fait, j’ai refusé. Ca ne m’amuse pas. Parce qu’on m’a vu dans une comédie, on me dit « je te prends car c’est le même rôle que dans lequel je t’ai vu ».

Un peu comme pour Delphine 1 – Yvan 0, je suppose ? Il y a dû y avoir pas mal de propositions similaires par la suite ?

D’aller dans ce sens-là ? Un paquet… Résultat, j’ai été dans le sens opposé et même de façon financière. C’est-à-dire que lorsque l’on sort d’un gros film, avec un gros encadrement, on a juste envie de faire un film à l’arrache avec une toute petite équipe en courant derrière. Comme j’aime plonger dans des univers différents, j’ai du mal à me coller une seule image.

Au moment de lire le script de Carré Blanc, qu’est-ce qui vous a convaincu d’accepter le rôle offert par Jean-Baptiste Leonetti ?

Quand Jean-Baptiste est arrivé avec son projet, je me suis dit « Ah ouais ! ». Déjà, son travail visuel dans son court-métrage Le Pays des Ours est incroyable, mais, en plus, comme il s’agit de cinéma de genre, j’étais d’emblée partante. Après, le film est surtout une véritable réflexion sur la société d’aujourd’hui qu’un film d’anticipation. Sinon, ce qui m’a convaincu, c’est sa façon d’installer un univers, un monde et puis de laisser à chacun le choix de partir dans sa tête et d’aller là où il veut aller. Carré Blanc c’est tout de même une grosse claque. Ce n’est pas un sujet léger mais il y a plein de références qu’il a fait à la photo contemporaine, il y a un vrai travail visuel et sonore. Donc c’était toute cette recherche-là qui me plaisait et en même temps ça a été bien rock’n roll car c’était fait avec les moyens du bord. En fait, je pense que la folie de Jean-Baptiste, son univers, ne pouvaient que me convaincre.

En combien de temps s’est tourné Carré Blanc ?

Je dirais un petit mois et demi, comme une petite production. Mais on a eu un arrêt très tôt car Sami (Bouakila – NDLR) partait à fond dans les cascades qu’il devait tourner. Et il s’est bien blessé…

Quand on regarde Carré Blanc, on pense immédiatement à de grands classiques comme THX 1138, Soleil Vert ou Orange Mécanique. Le réalisateur vous a-t-il parlé de ces œuvres en tant qu’exemple ?

Je dirais plus qu’il a son univers. THX, je l’avais vu en salles et j’ai adoré. Soleil Vert, je trouve que c’est celle qui est la plus forte parce qu’il y a ces corps qui sont mis dans des sacs en plastique, on ne comprend au début pas trop pourquoi puis au fur et à mesure il y a un lien un peu plus tangible. Mais dans la façon de réaliser, ce n’est pas du tout Soleil Vert. Avec Tarkovski, il y avait quelque chose de tout neuf qui arrivait dans le cinéma d’anticipation. Sur la violence de ces mecs qui tabassent leurs congénères, on pourrait dire « ah oui, ça c’est Orange Mécanique ». Ce sont plus des références que nous on a mais je pense que Jean-Baptiste, lui, est vraiment dans son univers. Et, à mon avis, son prochain film, sera encore plus ancré dans celui-ci.

Et vous ferez partie du prochain ?

Je ne suis pas sûre. (rires) En fait, j’ai rarement fait deux participations auprès d’un même réal. Il me faudra sans doute un petit peu de temps… Je n’ai jamais fait ça.

Votre personnage dans Carré Blanc est ultra-complexe : pris entre amour et dégoût. Pourriez-vous nous décrire ce qu’il ressent de l’intérieur vous qui l’avez incarné de manière poignante ?

Ce que j’aime le plus dans ce rôle, c’est le sous-texte et le non-dit. La qualité du cinéma est qu’on peut exprimer avec des sons, en émotions, en sensoriel, dans le non-dit, il y a une force. J’adore le cinéma asiatique, comme The Host, car ils mélangent la comédie, le film de genre, le drame. J’aime vraiment tout ce qui se dit avec les images des acteurs. Dans Carré Blanc, j’ai vraiment essayé qu’on comprenne mon personnage sans un mot. Elle ne peut pas parler et les images transpirent tout de même cette chose qui est bloquée en elle et qu’elle ne peut plus supporter. Elle ne peut plus le voir tant elle ressent ce dégoût car ‘en faisait semblant de’, il devient comme eux, les autres. Cela pourrait parler d’un couple contemporain, comme quand il y a une cassure qui n’est pas facilement réparable ni même évoquable.

Votre rôle est fait de silences très pesants et pourtant, le message passe à chaque fois. Quelles ont été vos influences pour donner une telle puissance scénique à votre personnage ? Jean-Baptiste Leonetti vous a-t-il aiguillé ?

Oui, il m’a beaucoup aiguillé parce qu’en temps que réalisateur, c’est lui qui devait donner le ton. Moi je ne pouvais rien faire sans lui : je plonge dans son univers. C’est avant tout une affaire de personne. Par exemple, si, un jour, on me propose le rôle d’une fille super sexy mais que, quand je rencontre le réal, je ne me sens pas sexy, c’est raté. Il faut que tu sentes que la personne en face va te mettre dans de bonnes dispositions. C’est le réalisateur qui doit nous façonner. Et, à ce titre, Jean-Baptiste porte son univers en lui, donc c’est vraiment plus facile. On lit le texte ensemble et il m’aiguille. Donc, je savais assez vite tout le poids qu’il fallait mettre dedans. C’est un travail commun mais qui émane à la base de lui.

Votre relation à l’écran avec Sami Bouajila est très forte. Comment s’est passé votre collaboration ?

Très bien… En fait, j’aurais pu lui mettre deux claques à la fin, comme mon personnage ! (rires) Ca marchait vraiment très bien. C’est la force des films, l’univers d’un réalisateur qui englobe tout le travail de la part des intervenants.

La violence présente dans le film est très troublante : choquante, vive et absurde à la fois. Cela tranche carrément avec les autres scènes nettement plus froides. Quelle a été votre réaction la première fois que vous avez découvert le film entièrement terminé ?

J’ai trouvé ça très violent. J’ai même trouvé que ça allait loin sur le sadisme de cette société, de ces relations humaines. J’ai trouvé que c’était très fort.

Carré Blanc, c’est un peu la métaphore de la déshumanisation croissante de notre société. Comment voyez-vous la manière donc les choses évoluent ? Est-ce que, d’une certaine manière, cela ne vous rappelle pas votre rôle dans le film ?

Moi je suis atterrée quand je vois que des gens se suicident parce que la pression dans le boulot est trop forte. Que la société mette comme ça des gens sur le bas-côté a quelque chose de révoltant. Je ne peux pas m’habituer à ça, je ne peux pas m’habituer à la déshumanisation. Ce n’est pas possible. Mais je crois beaucoup en l’être humain donc je pense qu’il y aura toujours des mecs comme Mandela qui a tout à coup dit qu’on pouvait tous être différents ensemble. On veut nous mettre chacun dans nos petites voitures, enfermés avec notre petite télé, notre petit travail, tous séparés les uns des autres, mais finalement, les concerts, les festivals et tout cela continuent, ce qui prouve que les gens veulent être ensemble…

Pour quels réalisateurs rêveriez-vous de tourner ?

Ah ? Bong Joon-Ho, je suis plus que partante, hein ! S’il m’appelle demain, je fonce ! J’adorerais aussi faire un film de kung-fu. Michel Gondry, j’adorerais aussi, ou Tarantino, ça m’éclaterait bien.

Interview réalisée par Quentin Meignant.

Un grand merci à l’équipe presse du BIFFF 2012.

BANDE-ANNONCE DE CARRE BLANC :

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