Interviews

MADE IN INDONESIA - The Raid

28 juin 2012 | Par : Seb Lecocq

Interview de Gareth Evans

Comment un réalisateur gallois s’est retrouvé à faire des films d’action en Indonésie, avec des acteurs indonésiens et en langue indonésienne ? Parlez-vous l’Indonésien ?

J’ai été basé en Angleterre jusqu’à mes 27 ans où j’ai essayé d’intégrer l’industrie cinématographique ou télévisuelle anglaise mais sans succès. Je n’ai jamais été véritablement reconnu en Angleterre. Je suis donc retourné à un job alimentaire plus « normal » puis ma femme, qui est mi-japonaise, mi-indonésienne a passé quelques coups de fil en Indonésie et m’a décroché un travail de réalisateur sur un documentaire. Ce documentaire était basé sur l’art martial du silat. Lors du tournage de Merantau, je ne parlais pas du tout la langue, je dépendais donc énormément de mon équipe. Sur The Raid, je connaissais assez de mots pour pouvoir diriger mon équipe et surtout insulter les gens (rires).

Comment vous êtes-vous rencontrés avec Iko Uwais et comment avez-vous décidé de faire un film ensemble ? Imaginez-vous avoir avec lui une relation similaire à celle qui lie John Woo et Chow Yun Fat par exemple ?

Hoho ça, c’est une bonne question (rires). J’ai rencontré Iko quand je travaillais sur mon documentaire sur le silat. Il était un des étudiants du maitre que nous filmions. Il était livreur pour une compagnie de téléphone et pratiquait le silat indonésien lors de compétitions, de tournois et de démonstrations le week-end mais il n’était pas connu du tout, c’était juste un gars normal. Quand je l’ai vu pratiquer le silat pour la première fois, j’ai tout de suite dit à ma femme qu’il fallait travailler avec lui car il avait une présence à l’écran et dégageait quelque chose de particulier qu’on retrouve chez peu de personnes. Il y a une très grande différence entre un véritable artiste martial et un combattant de cinéma, ce sont deux disciplines différentes et je pense qu’Iko excellait dans les deux. Il est très attentif aux mouvements, au placement des caméras et, d’un autre côté, il est parfaitement capable de retranscrire parfaitement les techniques et la violence du silat. C’est comme ça que nous nous sommes rencontrés. Quant à la comparaison avec John Woo et Chow Yun Fat, je pense que si chacun de nous parvenait à atteindre ne serait-ce que dix pourcents de leur talent respectif, nous serions déjà très heureux. Vous avez Robert De Niro et Martin Scorsese, John Woo et Chow Yun Fat puis tout en bas de l’échelle il y a Iko et moi. J’espère que si on fait encore dix films ensemble, si on est toujours heureux de travailler ensemble et s’il ne fuit pas dans la jungle, ce sera déjà très bien. Mais bon, on verra.

Comment s’est effectué le montage financier du film ? Est-il produit avec des fonds anglais ou indonésiens ?

Autant sur Merantau que sur The Raid, l’argent est a 100% indonésien. Il provient d’investisseurs privés et de ma propre compagnie qui est elle aussi 100% indonésienne. Le seul « sang blanc » sur le plateau est le mien et celui de mon chef opérateur.

Sur combien de temps s’est déroulé le tournage ?

Le projet a mis un an avant de voir le jour. Trois mois pour répéter la chorégraphie et les scènes d’action. Trois mois pour la pré-production, ce qui inclut les répétitions avec les acteurs et l’équipe technique. 72 jours pour le tournage à proprement parler et encore trois mois pour la post-production.

Comment se passe le tournage des scènes d’action ? Y-a-t-il un réalisateur pour les scènes d’action ou alors assuriez-vous l’entièreté des scènes du film ?

En Indonésie, ce n’est pas comme à Hong Kong, il n’y a pas de chorégraphe d’action, excepté pour le milieu de la pub. Toute l’action montrée à l’écran vient de moi, de Iko Uwais et de Yahyan Ruhian qui joue Mad Dog dans le film. C’est nous mêmes qui avons imaginé ces séquences d’action. Nous collaborons énormément en fait. On se réunit dans un bureau avec une petite caméra puis je donne mes instructions à Yahyan et Iko. Par exemple, pour le combat dans le couloir, je lui dis : « Tu as un bâton dans une main, un couteau dans l’autre et tu portes ton pote sur ton dos, si tu le lâches, il tombe. Tu es attaqué par devant, derrière, gauche et droite, tu dois te défendre, esquiver et en même temps soutenir ton ami. » C’est le point de départ et, à partir de là, ils improvisent les combats et les chorégraphies. Je leur laisse une heure avant qu’ils ne me présentent quelque chose. Je regarde, fais mes commentaires et on travaille de cette façon afin d’établir la structure du combat. Un truc qui est drôle, c’est que j’insiste beaucoup sur les petits détails durant les combats. Par exemple, c’est moi qui ai eu l’idée du type qui se fait empaler sur le pas de la porte à la fin du combat car s’ils sont des experts en silat ils sont beaucoup trop gentils et doux que pour imaginer de telles choses. C’est donc moi qui apporte le côté sombre et très violent des combats (rires). Donc oui c’est un travail de collaboration et nous sommes très heureux de travailler de la sorte.

Tournez-vous vos scènes d’action avec plusieurs caméras ou préférez-vous vous concentrer sur une seule ?

Pour les scènes d’arts martiaux et de combats, nous tournons avec une seule caméra. Si nous le pouvons, nous tournons avec deux caméras mais la plupart du temps, c’est avec une seule car la caméra est très mobile et donc on ne peut pas prendre le risque de voir les angles des deux caméras se croiser.

Est-ce un choix délibéré lors des scènes de combats, par ailleurs très lisibles, de ne pas employer le ralenti pour souligner l’impact des coups ?

Merci pour le compliment d’abord. L’identité visuelle et la lisibilité est quelque chose qui m’importait beaucoup même si je ne pense pas avoir vraiment innové dans ce domaine. En revanche, je me suis beaucoup inspiré de l’âge d’or du cinéma hong-kongais, de ce qui se faisait là-bas durant les années 80-90, de La Horde Sauvage de Sam Peckinpah et surtout de John Woo. Ces réalisateurs-là ont vraiment une notion géographique du lieu de l’action. Ils parviennent à poser et à faire entrer le spectateur dans l’espace par leur simple utilisation de la caméra. Ils guident le spectateur au travers du lieu de l’action. J’utilise aussi certains de leurs petits trucs, des petites ficelles, au niveau de la dramaturgie et de la création de la tension lors des scènes d’action, afin de créer une fluidité. Par rapport au ralenti, je ne l’utilise que par rapport à la structure narrative. Lors d’une scène en début et en fin de film mais uniquement pour renforcer la structure narrative du film et faire quelque chose de stylisé. Lors du ralenti sur le coup de feu en début de film par exemple, on voit énormément de lumière, de pyrotechnie alors que, dans la réalité, on ne perçoit rien du tout : j’ai donc utilisé le ralenti pour accentuer cela. Etant indonésiens, nous concurrençons le cinéma d’action hong-kongais et thaïlandais qui ont des décennies d’expérience dans ce domaine alors que nous n’avons que deux films. Donc je voulais montrer de nouvelles façons de faire afin de nous différencier d’eux et de ce qu’ils peuvent faire. J’ai également accordé beaucoup d’importance à la façon de montrer à l’art du silat de façon la plus réaliste possible. J’ai exagéré la durée des combats mais les prises et les coups portés sont eux très réalistes et aucunement exagérés, ça permet au spectateur de s’identifier et de dire « ah moi aussi je pourrais le faire ! ». Ce que je déteste dans les films d’action, c’est quand, durant un combat, deux personnages se battent puis s’arrêtent et prennent la pose. Dans les bagarres de bars par exemple, on ne prend pas la pose, le combat commence et ne se termine que lorsqu’un homme est à terre et pas avant. J’ai voulu éviter de trop styliser l’approche du combat.

Une autre chose qui m’a frappé durant le film, c’est l’écriture des personnages. On s’attache et on s’identifie instantanément au personnage d’Iko mais aussi d’une certaine façon à Mad Dog car, outre le fait qu’il soit le méchant du film, c’est un personnage qui possède des valeurs et un certain code d’honneur.

C’est intéressant que tu dises ça car pour moi, c’est juste un psychopathe (rires). Si, par exemple, on prend le moment où il laisse son arme pour se battre à mains nues, il y a deux façons d’interpréter la scène. Soit sous l’angle du bushido soit sous l’angle du psychopathe. Il ne pose pas son arme pour avoir un combat régulier et juste mais pour sentir son adversaire mourir, pour sentir le moment où ce dernier va cracher son dernier souffle. C’est ça qui l’intéresse, c’est son truc. Concernant Iko, je pense qu’il était important que le public s’identifie à lui donc on s’est un peu inspiré de Jackie Chan et de Bruce Lee. A un moment, Iko fuit, il saute par une fenêtre, il est blessé, à bout de force et semble sur le point d’abandonner. C’est la touche Jackie Chan, apporter de la vulnérabilité au héros. L’influence Bruce Lee maintenant. Dans Enter The Dragon, quand Bruce Lee tue O’Hara en lui écrasant la cage thoracique, le moment crucial de cette scène se trouve dans le visage de Bruce Lee qui est plein de haine et de colère. Nous nous sommes inspiré de cette scène à plusieurs moments dans The Raid en montrant le visage et les émotions du personnage d’Iko. Nous avons ajouté de petites choses aux scènes de combats pour en accentuer l’intensité et le contexte émotionnel du combat.

Comment s’effectue le travail avec les cascadeurs ? J’ai revu récemment les bonus du dvd de Merantau avec le making of de cette scène où un homme saute d’un toit et s’empale sur un bambou tendu par Iko. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que les cascadeurs devaient vous détester sur le plateau (rires) ?

Nous essayons de bien nous entourer et de nous assurer que tout et tout le monde est en sécurité lors du tournage des cascades. Plus vous leur montrez que vous vous souciez d’eux et de leur sécurité, plus ils vous feront confiance. Cette confiance et ce respect est la chose la plus importante qui puisse exister entre un réalisateur et son équipe de cascadeurs. Lorsque vous tournez une scène, la tension est très élevée. Une fois la prise en boite, qu’elle est bonne et que personne n’est sérieusement blessé vous pouvez montrer la scène montée, car nous montons sur le tournage, et si la scène est bonne vous pouvez voir leur excitation et leur fierté. Ce gars qui a fait la cascade du bambou dans Merantau en tire une grande fierté, il est très fier d’être l’homme du bambou dans Merantau (rires). D’ailleurs il travaille encore sur The Raid, il fait pratiquement partie de la famille.

Les films orientaux qui arrivent en Occident sont souvent remontés. Pour The Raid, ce n’est pas le cas au niveau de l’image mais au niveau de la musique. Y-a-t-il une musique occidentalisée ?

Personne n’a touché au film, aucune image n’a été coupée. S’il existe certaines versions coupées quelque part dans le monde, c’est seulement dû aux comités de censure locaux qui auraient exigé de couper certaines choses. Mais la structure narrative n’a absolument pas changé d’un iota et personne n’a remonté le film. Sur The Raid, tout au début de la production, nous avons projeté quelques images au marché du film de Cannes et nous avons été approchés par Sony qui nous a acheté les droits. Ils assuraient la sortie du film tel quel mais voulaient retoucher la bande-son. Il était très clair pour moi que le film était un film indonésien, tourné en indonésien sans aucune star et dont le principal attrait tenait dans ses séquences d’action. Nous avons donc trouvé un petit arrangement. Sony retouchait la bande sonore du film et nous garantissait une sortie cinéma. Puis, en même temps, il était intéressant de savoir comment deux musiciens étrangers allaient pouvoir réinterpréter le score du film. C’était en même temps un pari risqué car dans certains cas (ndlr : les films thaïs distribué par Luc Besson notamment) c’était totalement raté. Sur The Raid, Joe Trapanese et Mike Shinoda ont proposé non pas une suite de chansons et de morceaux plaqués sur les images mais une vraie bande-son rétro dans l’esprit des films de John Carpenter. Ils ont aussi proposé de modifier l’importance de la musique. C’est-à-dire que lors de certaines séquences, ils souhaitaient mettre la bande-son plus en avant et inversement, lors d’autres séquences la mettre plus en retrait pour renforcer les ambiances du film. Ça m’a beaucoup rassuré et j’ai su que j’étais en de bonnes mains. En toute honnêteté, en tant que réalisateur il y a certains passages pour lesquels je préfère la bande-son indonésienne et d’autres pour lesquels je préfère la bande-son américaine. Cette réponse peut paraitre diplomatique mais pas du tout : mes compositeurs indonésiens comme Mike et Joe ont fait de l’excellent travail. Pour moi la version parfaite mixerait les deux versions.

Maintenant que vous avez placé la barre tellement haut, comment envisagez-vous la suite de votre carrière ? Allez-vous changer de registre ou, au contraire, continuer dans l’action et essayer de nouvelles choses ?

Actuellement, nous sommes en plein travail sur la suite de The Raid dont le tournage devrait débuter en janvier 2013. Pas plus tard que la semaine dernière, je discutais avec Iko et on s’est dit que maintenant nous avions un public qui avait de vraies attentes alors que pour The Raid personne ne nous attendait. Je pense donc que nous allons continuer à tourner de la même manière en espérant que le public sera toujours fidèle. Nous allons partir sur une autre formule, emmener l’action à l’extérieur et développer les personnages qui évoluent dans cet univers. Merantau était un pur film d’arts martiaux, The Raid était basé sur l’action martiale et les fusillades, sur The Raid II, je voudrais expérimenter autour des courses-poursuites en voitures et des cascades. Je rajoute chaque fois une corde à mon arc. Lors de mon sixième film, j’aurai une formation complète et je pourrai enfin produire un bon film d’action (rires). The Raid II aura la même intensité, j’y tiens beaucoup, et sera tourné dans le même style. Toutefois, je ne suis pas quelqu’un qui regarde en arrière donc je vais malgré tout continuer à aller de l’avant en espérant que le succès sera encore au rendez-vous. Je peux paraitre obsédé par le silat pour l’instant mais j’aimerais aussi tourner un bon film de gangster ou une comédie familiale type Les Goonies. Mais ce serait mes Goonies à moi. Puis j’ai un rêve qui est dans le futur, de réaliser un western, un vrai film de cowboy. Peut-être dans le futur…

Merci à Eric Peretti.

Merci à Bastian Meiresonne pour la traduction.

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