Interviews

MADE IN JAPAN - Milocrorze

29 juillet 2011 | Par : Damien Taymans

Let the sun shine !

Le premier tableau suit Ovreneli Vreneligare, jeune homme aux allures d’enfant, qui vit le train-train quotidien dans sa maisonnette. Un jour, Milocrorze, une femme sublime, apparaît. Le coup de foudre est instantané pour le héros qui profite de son aspect enfantin pour approcher la jeune femme et lui offrir tout son amour. Les pages de ce livre d’images sentimental aux arrière-plans multicolores tournent jusqu’à aboutir à l’anéantissement de cette passion à sens unique : le jeune Ovreneli découvre que celle qu’il vénérait est courtisée par un autre homme.

Survient alors le deuxième tableau sous forme d’intermèdes musicaux. Kumagai Besson (alias Docteur Love), fanfaron aux cheveux hirsutes vêtu d’un smoking d’un blanc immaculé, pousse la chansonnette pour prodiguer à Ovreneli et à d’autres pauvres amants éconduits des conseils pour le moins absurdes. Cet inventaire des affres de l’amour du Docteur Love nous conduit enfin vers le dernier pan de l’œuvre. Celui-ci aborde l’histoire de Tamon, un samouraï cyclope, qui remue ciel et terre pour retrouver sa promise, Yuri, jadis enlevée par de mystérieux ravisseurs. Il piste sa trace et atterrit dans une maison close dans laquelle elle vivrait recluse. Il va dès lors tout faire pour récupérer celle qu’il n’a jamais cessé d’aimer…

« Beaucoup, passionnément, à la folie » mentionne la tagline de ce film qui sculpte, à la manière du Mr Nobody de Jaco Van Dormael, une image multi-dimensionnelle de la passion amoureuse et, par extension, du déchirement qu’elle entraîne, les deux cinéastes partageant la même vision pessimiste de l’amour. Ecrit et réalisé par Yoshimasa Ishibashi, Milocrorze s’attache donc à deux histoires d’amour entrecoupées d’une série de sketches farfelus décrivant les déboires sentimentaux de jeunes hommes en déroute. En apparence indépendantes, au niveau du ton et de l’esthétique, toutes ces histoires sont interconnectées les unes aux autres par l’insertion de références visuelles et de furtifs passages de personnages appartenant à d’autres saynètes (le chat d’Ovreneli se faufile entre les pieds de Tamon lors du troisième tableau). Terrain d’expérimentation pour Ishibashi, artiste polyvalent intéressé par tous les modes d’expression susceptibles de se plier à sa folie créatrice, Milocrorze tient, au niveau des genres, du patchwork. Puisant dans les registres aussi variés que la comédie légère flirtant esthétiquement avec l’univers de la bande dessinée, le wu xia pian traditionnel avec ses sabres et ses combats chorégraphiés, la comédie musicale délurée et le drame « noir », le cinéaste nippon compose une fresque monumentale. Pour donner davantage de cohérence à sa toile, Ishibashi joue avec la grammaire interne (un plan-séquence à couper le souffle décrit la lutte de Tamon pour s’emparer de sa belle) et externe (les transitions entre les différents tableaux bénéficient de raccords parfaits) et harmonise les couleurs. Vu l’éblouissement que procure l’œuvre, on comprend d’autant mieux pourquoi le terme Milocrorze symbolise le soleil…

L’INTERVIEW DU REALISATEUR

Gradué de la Doda Art & Craft High School de Kyoto, Yoshimasa Ishibashi travaille dans un premier temps sur le design visuel de jeux vidéo avant de se lancer dans le cinéma avec Kurawasetaino qui lui vaut d’être reconnu sur la scène internationale. Il enchaîne ensuite sur la production et la réalisation de divers projets pour la télévision et le cinéma.

Quel est votre parcours professionnel avant Milocrorze ?

J’ai fait énormément de choses différentes, mais toutes étaient en rapport avec les images et le visuel : deux longs métrages avant Milocrorze, des séries télévisées, mais aucun n’était un projet de commande. C’était à chaque fois des concepts qui m’appartenaient et que la télévision m’achetait. La série « Oh Mickey ! », par exemple, a même été diffusée aux Etats-Unis sous le titre The Fuccons. J’ai aussi exposé à la Tate Modern Art Gallery et à Paris. J’ai fait de la mise en scène au théâtre. Je suis un véritable touche-à-tout.

Vous avez travaillé sur des séries télévisées , comme Oh ! Mikey. Comment s’est passée la transition entre la télévision et le cinéma ?

Bien sûr. Un long métrage prend beaucoup plus de temps, il implique beaucoup plus de personnes et c’est de toute évidence le sommet de l’art visuel. En même temps, chaque moyen d’expression a ses particularités et – que ce soit la télévision, Internet ou l’exposition d’œuvres artistiques – j’ai apprécié chaque domaine à sa juste valeur. Ce qui est essentiel pour moi lorsque j’ai une idée ou un concept qui me vient en tête, c’est de trouver le médium le mieux adapté pour l’exprimer.

Comment est né le script de Milocrorze ?

J’ai consacré trois années à l’écriture du script et, à la base, je voulais traiter de cinq histoires différentes. Mais quand le projet a commencé à se concrétiser en termes de budget et de casting, j’ai condensé le scénario en trois histoires. Les deux histoires restantes, je les ai utilisées sur d’autres projets.

Est-ce que le terme Milocrorze a une signification particulière ?

Tout d’abord, Milocrorze signifie pour moi « soleil ». C’est pour cela que l’on voit pas mal de plans du soleil dans le film et que certains personnages se dirigent vers cet astre. Mais le soleil signifie aussi l’amour, le moment où le personnage de Milocrorze tombe amoureux. C’est un point crucial de l’histoire car l’amour vous rend bon. Que ce soit envers les autres, la nature ou la société. C’est un lieu commun, me direz-vous, mais c’est un message qui me tenait à cœur.

Vous avez pourtant une vision très pessimiste de l’amour dans Milocrorze…

Je me suis juste dit que le happy end n’était finalement pas si intéressant que ça. La beauté de la chose, finalement, c’est de se relever et continuer malgré que ça n’ait pas marché comme on l’espérait.

Les décors bâtis par Matsuka Kimura servent totalement l’aura surréaliste du film. On sent une vraie alchimie entre vos univers…

Il s’avère que Kimura est un ami que j’ai rencontré à l’université, et nous avons un collectif artistique qui s’appelle Kupi Kupi avec lequel nous organisons quelques expositions. Et en ce qui concerne le design visuel du film, nous avons évidemment beaucoup travaillé ensemble, en compagnie de mon épouse. Donc c’est vraiment un travail de groupe.

Les deux histoires d’amour de Milocrorze sont diamétralement opposées dans leur traitement. Pourquoi dès lors les entremêler au sein du film ?

Le concept traditionnel d’un film se traduit par sa continuité et sa cohérence au niveau visuel, même si l’on aborde plusieurs histoires. Personnellement, je voulais changer cette conception, mettre au défi cette rigueur visuelle. Et ce qui me plaisait également, c’était de soumettre deux histoires d’amour différentes au public et voir laquelle lui plairait le plus. Vous savez, c’est comme une exposition d’œuvres d’art : certaines vous touchent à tel point que vous voulez les revoir, d’autres par contre vous laissent totalement indifférent.

Il n’y a pas que l’esthétique qui diffère puisque au niveau des histoires et des genres, Milocrorze glisse du conte de fée au film de samouraï en passant par des intermèdes musicaux. Toujours dans le principe de tenter une expérience ?

Oui, de nouveau je voulais voir comment je pouvais agencer ces trois idées, mélanger tous ces aspects antagonistes en un seul film.

Avec ses décors multicolores, le film ressemble à une sorte de dessin d’enfant grandeur nature dans sa première partie. Votre surréalisme se nourrit-il de vos souvenirs d’enfant ?

C’est juste. On peut dire que la moitié de mes souvenirs remontent à mon enfance, aux dessins animés qui passaient à la télé quand j’étais petit. Et donc, inévitablement, quand je me mets à imaginer des choses, il y a un rappel à tout ce background. J’ai grandi dans une atmosphère traditionnelle, celle du kabuki et du kimono (mon père en fabriquait d’ailleurs !). Et déjà là, j’étais tiraillé entre l’aspect flashy du kabuki et les couleurs plus sobres des kimonos.

Le plan séquence dans la troisième histoire est tout simplement prodigieux. Combien de prises avez-vous du faire ?

Pour cette scène, nous avions un espace long de trente mètres, divisé en quatre compartiments distincts. Nous avons tourné avec une caméra High Vision – vingt fois plus lente pour les slow-motions – pour un total de cinq prises. Quand je vois le résultat à l’écran, je trouve qu’on s’est très bien débrouillé ! Mais cette scène était tellement cruciale que j’ai d’abord fait un collage pour déterminer le rendu visuel que je souhaitais. Puis on a réitéré cela sur un story-board et enfin, on a eu des cascadeurs qui ont répété la scène pendant que nous filmions leurs essais. Ensuite, en se basant sur ce qu’on avait filmé, les acteurs ont intégré tous les gestes en les répétant très consciencieusement.

Qui a travaillé la chorégraphie de cette scène ?

J’avais eu l’idée originale et j’en ai parlé avec mon coordinateur des scènes d’action. Après, une fois sur le plateau, nous avons travaillé en synergie.

Les intermèdes musicaux de Kumagai Besson sont un moment charnière dans le film puisqu’ils signent la transition entre les deux histoires et, surtout, donnent une autre image, plus froide, plus grotesque, plus mécanique, de la relation amoureuse. Était-ce conçu comme une sorte de passage thématique entre les deux parties de l’œuvre ?

Le thème commun aux trois histoires est celui d’un individu qui tombe amoureux. Dans cette optique, je trouvais intéressant d’avoir ce conseiller – ce docteur Love – qui sert de transition en prodiguant ses conseils. Mais je désirais qu’il apparaisse dans les autres segments également et qu’il ne soit pas seulement un trait d’union indépendant. C’est en quelque sorte un liant sentimental. Personnellement, les scènes avec Besson sont mes préférées. Particulièrement celle du train avec le soleil qui s’y engouffre, car on l’a vraiment tournée dans le train à grande vitesse japonais – comme votre Eurostar -, et elle n’était pas facile à faire !

Avez-vous d’autres projets en cours ?

Je suis toujours impliqué dans un tas de projets différents donc, même si j’arrivais à concevoir un nouveau film, avant de pouvoir le réaliser, j’aurais d’autres projets qui viendraient s’intercaler dans mon planning. Pour l’instant, je pense par exemple me lancer dans des spectacles de danse façon Crazy Horse et expérimenter la 3D sur scène. En gros, je suis constamment occupé à chercher de nouveaux modes d’expression. Mais, maintenant que je suis ici, à Bruxelles, c’est vrai que ça donne envie de recommencer l’aventure avec un nouveau long métrage !

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