Interviews

MADE IN THAILAND - Slice

2 juillet 2010 | Par : Damien Taymans, Alan Deprez (Vivadavidlynch)

Je vous remets une tranche ?

Slice fut indéniablement pour nous un des chocs du BIFFF 2010 (qui aurait d’ailleurs amplement mérité le Prix du Thriller) Une œuvre qui réussit sur tous les tableaux, entre proposition artistique jusqu’au-boutiste, cohérence (intelligence) de la réalisation, force d’incarnation des interprètes, mécanique scénaristique bien huilée (pour ne pas dire « implacable ») et sublime direction photo (une « stylisation » qui sert totalement le propos du métrage ; pour plus d’informations, n’hésitez pas à vous reporter à ma critique du film, disponible sur le site).

Nous avons eu l’opportunité de récolter les propos du réalisateur Kongkiat Khomsiri (qui est aussi co-directeur photo), pour un entretien à bâtons rompus sur la majorité des enjeux artistiques du film (aspects techniques et « influences ») et l’état actuel du cinéma thaï. Une interview un peu American Cinematographer dans l’esprit.

L’INTERVIEW DU REALISATEUR

Tout d’abord, félicitations pour votre film ! Nous l’avons énormément apprécié quand nous l’avons vu au BIFFF. Pouvez-vous nous parler de votre carrière et sur ce qui vous a amené à officier dans le milieu du cinéma ?

Je suis effectivement intéressé par le cinéma, mais j’ai choisi une école d’art dramatique étant donné que les études de réalisation cinématographique étaient trop chères, en raison notamment du coût des équipements. Je pensais également que cette formation pouvait me servir de base pour l’écriture de scénarios. J’ai heureusement commencé à travailler sur un film thaïlandais indépendant avec Apichatpong Weerasethakul. J’étais assistant de réalisation sur "Mysterious Object at Noon" et, après ça, j’ai eu la chance de rencontrer Thanit Jitnukul. C’est le réalisateur du film thaï Crime Kings qui a été produit par Five Star Production et distribué en 2000. Il m’a conseillé d’écrire un script qui a abouti à... Bang Rajan. J’ai continué dans la voie de l’écriture avec The Legend of the Village’s Warriors, Kunpan et Ong Bak.

Je suis accro au cinéma. Je suis souvent bouleversé et ému par des scènes qui m’ont fait pleurer, rire ou exulter. Je me demandais toujours quelle sensation cela faisait de rendre les gens sensibles aux films, même si ceux-ci possèdent une durée très courte ; j’en suis tout naturellement venu à vouloir réaliser mon propre film. J’ai à mes côtés de nombreux amis qui ont tous leur propre caractère, ce qui constitue un magnifique panel pour moi. J’étais dans les cinémas quand mon film est sorti, en compagnie de mon public. Est venu le temps pour moi de regarder mon public réagir face au film que j’ai réalisé et je suis vraiment ravi de constater qu’il l’aime.

Comment est l’industrie cinématographique thaïlandaise ?

Nous avons pour habitude de dire que nous faisons des films comme de l’art commercial ou du cinéma artistique, mais pas comme de l’art pur. Actuellement, nous sommes souvent considérés comme faisant partie du troisième type. Certaines personnes pensent que l’industrie de l’entertainment n’est pas nécessaire dans la vie, étant donné qu’ils ne procurent que de l’amusement et ne s’attachent pas au point de vue de chacun. De nos jours, le succès des films peut attirer l’attention d’un réalisateur et l’entraîner à reproduire le même type de film sur le marché. Selon moi, nous devons plutôt sortir de ce carcan et innover.

Comment se passe le financement ?

J’ai deux options pour trouver des investisseurs. Premièrement, les investisseurs proposent leur projet et me laissent continuer à travailler dessus. Deuxièmement, j’ai mon scénario et je me mets en quête de producteurs intéressés par l’objet que je leur propose.

Connaissez-vous d’autres cinéastes en Thaïlande ? Et comment avez-vous rencontré Wisit Sasanatieng, le scénariste de Slice ? Quel est votre avis sur ses films ?

Wisit Sasanatieng a été ma source d’inspiration et mon icône. C’est pour moi le meilleur scénariste de Thaïlande et j’aime tous ses films, sans exception. The Unseeable est un film thaï réalisé par Wisit et j’en ai écrit le scénario, c’est pourquoi nous nous connaissons l’un l’autre. Nous sommes devenus amis et collaborons depuis. Il était occupé sur The Red Eagle qui est sorti cette année et il avait sous le coude un autre script qui n’était pas terminé : il m’a demandé si cela m’intéressait de m’y atteler. Je l’ai lu et c’était tellement intéressant que j’ai accepté le défi sans aucune condition. Le script en question était celui de Slice à l’origine duquel se trouvait Wisit, film qui est devenu le meilleur film thaïlandais de l’année 2009 et l’un des meilleurs thrillers nationaux de la décennie.

Etes-vous familier avec le cinéma asiatique ? Suivez-vous le travail des autres réalisateurs ?

Evidemment, je connais le cinéma asiatique. C’est une vraie culture ici de regarder des films hong-kongais ou coréens. Sinon, beaucoup de réalisateurs s’illustrant dans différents genres m’intéressent comme Zhāng Yìmóu, Tim Burton, Christopher Nolan et Takashi Miike, pour n’en citer que quelques-uns. Je suis littéralement amoureux du cinéma et je ne pourrais même pas dire quel genre je préfère : je les apprécie tous car chaque film procure une grande variété de styles et d’émotions.

L’un des aspects les plus réussis de Slice est son script. Comment avez-vous collaboré avec Wisit Sasanatieng pour son écriture ?

Nous avons commencé à discuter des personnages et des éléments que nous voulions absolument dans le film. Ensuite, nous avons ajouté des détails et nous sommes escrimés à créer des personnages réalistes. Quand nous avons terminé l’échange d’idées, Wisit m’a demandé de rédiger seul le scénario et, quand il a été terminé, nous l’avons passé en revue ensemble et choisi les meilleures scènes.

D’où vient votre inspiration pour créer l’apparence visuelle de « Slice » ? Avez-vous parlé des peintures, des photographies ou des films avec vos chefs techniciens, comme Thana Maykaumput et Wuthikorn Sripothong, directeurs artistiques sur le film ?

Je désirais faire un film romantique comportant une histoire plutôt noire, ténébreuse. Ceci signifie qu’il y a toujours une source de lumière, aussi mauvais ou désespéré soit le monde.

Parlons un peu de vos influences. Quels sont vos films ou réalisateurs fétiches ? Desquels vous sentez-vous artistiquement le plus proche ?

J’ai beaucoup de films préférés. J’adore Martin Scorsese mais mon cinéma n’a rien à voir avec le sien ; les réals asiatiques et hollywoodiens étant complètement différents. J’aimerais faire un film à portée internationale : les spectateurs pourraient alors voir quelles sont mes intentions et prendraient mon film au sérieux. Dans mon pays, je ne suis pas un réalisateur très connu et nous possédons tous en outre un style propre.

La partie la plus impressionnante du film est sa photographie. Comment avez-vous travaillé avec Thanachart Boonlah pour créer les images de Slice ? Quels étaient vos objectifs en la matière ?

J’ai vraiment été très heureux de travailler avec lui, c’était le premier thriller auquel il participait. Habituellement, il officie sur des films d’action mais le résultat a été à la hauteur de ce que j’attendais. Avant le tournage, j’avais déjà en tête un plan précis concernant la photographie et j’ai discuté avec lui à propos de mes attentes au niveau de la lumière pour chacune des scènes. J’apprécie vraiment son travail sur ce film, il est parvenu à tirer le meilleur de chaque séquence.

Quels types de lumière avez-vous utilisés ?

Je ne m’occupe pas habituellement de l’éclairage mais pour Slice, je souhaitais quelque chose de fantastique avec un look assez tordu. Notamment pour mettre en évidence la dangerosité de la ville et les tentations qu’elle offrait. Concernant les plans de la campagne, j’ai essayé de les rendre le plus réaliste possible.

Avez-vous envisagé de séparer visuellement les plans (ou séquences) captés en ville (essentiellement des prises de vue nocturnes) de ceux de la campagne (passé du personnage principal Tai et son retour dans son village natal) ?

J’étais aussi le deuxième Directeur de la Photographie et j’ai envisagé chaque plan en lui même, avec l’aide de l’autre chef-opérateur (NB : Thanachart Boonla). Concernant l’équipe de direction artistique, cela fait de nombreuses années que je travaille pour eux ; nous savions donc exactement dans quels lieux nous allions installer ces plans. J’ai utilisé le 16mm pour les prises de vue en ville et le 35mm pour celles à la campagne. Les prises de vue nocturnes filmée en 16mm baignaient dans des lumières artificielles plutôt extrêmes, j’ai donc donné comme directives à l’équipe artistique de ne pas rajouter de lumières supplémentaires. C’était beaucoup plus libre pour nous quand Tai retourne dans son village, où le public du film voudrait idéalement admirer le paysage montagnard et la nature, se sentir plus "relâché" via l’usage du 35mm. Je n’ai pas installé de lumières pour les prises de vue à la campagne (NB : ce que l’on voit à l’écran découle donc uniquement de la lumière naturelle) et c’était tellement "pur" en l’état.

Les séquences nocturnes m’ont fait penser à des oeuvres récentes de Michael Mann (Collateral, Miami Vice), avec cette façon d’utiliser les lumières de la ville artificelle, comme les enseignes en néons. Aimez-vous la travail de Mann ?

Je suis un grand fan de Michael Mann et c’est une de mes références. Notamment, Collateral qui constitue un modèle. Mais Ridley Scott reste mon idole. Mon film précédent, Muay Thai ChaiYa, a été sélectionné au festival international du film de Miami, j’y ai rencontré quelqu’un qui travaillait pour Scott qui m’a dit que mon film avait de nombreux points communs avec les premiers films de Ridley. J’ai été très impressionné mais je pense que c’est finalement tout à fait naturel.

Au-delà de la facture visuelle du film, vous pouvez compter sur vos acteurs et de leurs bonnes performances. Comment avez-vous travaillé avec eux ? Quelles ont été vos indications ?

J’avais confiance au professionnalisme de Chatchai Plengpanich. Au niveau du choix des acteurs, je voulais qu’il y ait une compatibilité presque chimique entre les deux acteurs et leurs personnages. En particulier pour ce film, pour la relation entre le père et le fils, le patron et l’employé. Chatchai devait camper un personnage à l’attitude paternelle tout en étant un bad boy. Et Arak se devait d’être ambitieux, bien qu’il n’ait nulle part où aller.

Justement, quel genre d’acteur est Arak Amornsupasiri. Est-il célèbre en Thaïlande ?

J’aime offrir à un acteur un rôle différent de ceux qu’il interprète habituellement. Arak est un bassiste (musicien), qui arbore un look presque "grunge" et quand je l’ai découvert dans une série dramatique, il m’a semblé l’acteur rêvé. J’ai senti qu’Arak partageait certains traits du personnage principal et il me faisait penser (d’une certaine façon) à Edward Norton. D’une grande beauté mais prêt à exploser, tel une bombe à retardement.

Arak possède indéniablement ce qu’il faut pour devenir un grand acteur. Il a lu le scénario et nous en avons discuté, mais il a vraiment sa propre façon d’incarner le personnage. Je l’ai juste guidé et il savait exactement ce qu’il devait faire. Il était concentré sur son rôle et ce n’est pas une surprise de découvrir qu’il est devenu si célèbre. Que sa photo se trouve en grand sur l’affiche du film était fabuleux pour nous, comme tout le monde en Thaïlande le connait. C’est un bon acteur et je crois profondément que sa carrière va continuer à grandir, s’il maintient ce standard de qualité dans ses choix. J’espère retravailler avec lui et je pense bien que cela se fera.

Saviez-vous que les droits du film ont été achetés par les Américains ?

J’en ai entendu parler et je suis fier que le film ait un potentiel international. Je conçois des films pour les spectateurs du monde entier, pas uniquement pour les Thaïlandais, afin qu’ils soient en contact avec notre culture. Je suis heureux pour toute l’équipe que le film intéresse des acheteurs étrangers.

Que pensez-vous d’un remake potentiel ?

Cela dépendra de l’idée de base et de la capacité des investisseurs et du réalisateur. Je n’ai aucune idée actuellement. J’aimerais faire partie de l’équipe qui se chargera du remake ; en tout cas, j’aimerais discuter avec les responsables de la nouvelle version, même s’ils pourront lui donner ensuite l’aspect qu’ils veulent. Mais je dois avouer que si je pouvais faire partie à 100% de l’équipe, ça me rendrait heureux.

Quels sont vos prochains projets ?

Je suis encore en train de réfléchir et d’écrire en même temps, mais ce n’est pas encore le résultat auquel je m’attendais. Il y a tellement d’histoires à raconter que j’aime faire de nouvelles choses, mais si je continue à faire incessamment le même scénario, cela ne constituera plus un défi pour moi. Pour que ce métier continue à être intéressant, il faut que de nouveaux défis émaillent notre parcours et il y a beaucoup de projets qui m’attendent dans le futur.

(Interview réalisée par Vivadavidlynch)

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