News

PORTRAIT - Gaspar Noé

9 mai 2010 | Par : Alan Deprez (Vivadavidlynch)

Standing alone

Gaspar Noé nait en 1963 à Buenos Aires (Argentine), d’un père peintre et d’une mère assistante sociale, assez engagée politiquement (on retrouvera d’ailleurs cet aspect dans les œuvres du réalisateur, parfois de façon ténue). Il emménage à Paris à l’âge de douze ans, s’engage plus tard dans des études de Philosophie, pour finalement s’inscrire à l’Ecole Louis Lumière et apprendre les bases de l’art cinématographique.

Il assiste en 1985 Fernando Solanas sur la mise en scène de son film Tangos, l’Exil de Gardel, avant d’embrayer sur la réalisation de son premier court-métrage, Tintarella di Luna. Il développe ensuite ses projets les plus personnels, en travaillant en parallèle comme assistant-réalisateur (en 1988, sur Le Sud de Solanas), cadreur (par exemple sur le court La première mort de Nono et le moyen-métrage La bouche de Jean-Pierre, tous deux de Lucile Hadzihalilovic, une habitude qu’il gardera, tenant la caméra sur la majorité de ses réalisations), ainsi qu’en assurant l’assistanat sur diverses pubs et clips, une façon comme une autre de gagner sa vie. Il fonde en 1991 avec Lucile Hadzihalilovic « Les Cinémas de la Zone », structure de production qui leur offre une totale indépendance sur leurs projets (même si les difficultés financières se font un premier temps sentir). Voilà pour la partie biographie « standard », qui je pense ne convient pas à pareil artiste.

Il me semble beaucoup plus intéressant d’envisager Gaspar Noé non pas comme un « réalisateur frondeur », cultivant l’art de la provocation, briseur de tabous, profondément immoral et malsain (comme certains aiment à le penser, autant dans les hautes sphères de l’intelligentsia culturelle que dans la faune des festivals ; remember l’accueil reçu au Festival de Cannes par l’électrochoc Irréversible) mais comme un artiste à la démarche artistique profondément intègre, pétri de parti-pris narratifs et visuels forts. Noé provoque un certain « choc esthétique » chez les spectateurs, en plus de les secouer via d’intenses dilemmes moraux ; une dimension encore accentuée par la grande force des images des créations du réalisateur.

Il s’est toujours entouré de partenaires créatifs précieux, entre collaboration étroite (Lucile Hadzihalovic, réalisatrice du sublime Innocence, qui fut un temps sa compagne et montera certains de ses films), relations professionnelles (Dominique Colin, chef-opérateur de la première partie de la carrière de Noé, avant l’évidence de sa collaboration avec Benoît Debie, les magiciens des SFX numériques de BUF, Thomas Bangalter, Marc Caro, …) et estime mutuelle (Jean-Pierre Jeunet, Asia Argento, …). Noé ayant étendu la forme de ses œuvres aux frontières du cinéma (format long et court), du clip, de la publicité et de la vidéo d’art (« plasticienne »), je m’en vais dès lors parcourir la totalité de ses travaux artistiques, en tendant des ponts entre chacun de ceux-ci.

Gaspar Noé réalise son premier clip en 1996 : Je n’ai pas, pour Mano Solo. En 1998, il s’attelle à la réalisation pour Bone Fiction de Insanely Cheerful, qui démontre déjà une forte utilisation des gélatines colorées (éclairage) et le recours unique à un plan-séquence en steadycam (un procédé qu’on retrouvera dans Je suis si mince, Protège-moi et dans bon nombre de ses œuvres de fiction). Je suis si mince d’Arielle (1999) marque une nouvelle étape dans la production « clippesque » de Noé, présentant une caméra complètement libre dans l’espace, détachée des lois élémentaires de la physique (comme plus tard dans Irréversible), avec l’aide des responsables des SFX numériques frenchies de BUF (marquant leur première collaboration avec le réalisateur, avant Irréversible), pour un vidéo-clip alliant des couleurs vives et une esthétique très « pop » à une ambiance faussement légère.

Mais le chef d’œuvre de Gaspar Noé dans le genre s’avère Protège-moi de Placebo (2004), dont le leader Brian Molko (fan d’Irréversible) lui avait confié la commande, pour ce qui reste à l’heure actuelle comme un des plus grands clips jamais conçus. Eclairé par Benoît Debie et cadré en un seul plan-séquence (steadycam), Protège-moi (rapidement interdit par l’ensemble des chaines de télé en raison de son contenu pornographique) nous offre une irrésistible plongée au travers d’une partouze des quartiers chics, via d’amples mouvements de caméra qui se font « charnels », dans une ambiance délicieusement déliquescente et « cotonneuse ». Avec saturation des couleurs (une des marques de fabrique du fabuleux travail de Debie avec Noé) dans les tons rouges et rosés, mais aussi un effet stroboscopique, qui deviendra une « signature » du réalisateur (Irréversible, Eva, We Fuck Alone).

Au rayon publicitaire, Noé réalise en 1995 Le lâcher d’animaux d’élevage, campagne contre la chasse lancée par le ROC, que le réalisateur s’approprie viscéralement pour livrer une charge glaçante contre ces élevages d’animaux uniquement destinés à servir de chair à canon, rehaussée par la voix off d’Alain Delon. En 2004, il crée deux spots (version hétéro et homo) pour le port du préservatif (sous le patronage de Prévention Sida), qui nous font suivre les pas d’un protagoniste à travers la foule (comme dans Irréversible et la descente aux enfers de Vincent Cassel dans les backrooms de la boîte « Le Rectum »), avec effets de « freezing » de l’image sur ses potentiels partenaires sexuels. 2008 marque la création d’une œuvre publicitaire plus « mainstream » et (faussement) académique, La Nuit de l’Homme pour la nouvelle fragrance lancée par Yves Saint-Laurent, déambulations en noir et blanc (plan-séquence) du séducteur Cassel, dévoré des yeux par des femmes plus glamours les unes que les autres. Un exercice de style certes classique mais techniquement léché.

Tintarella di Luna (1985, cité plus haut) est la première réalisation de Gaspar Noé dans le domaine du court-métrage, une forme à laquelle il reviendra ponctuellement. Acheté et diffusé à l’époque par Canal + avant Eraserhead de David Lynch, tourné en 35mm (Scope), c’est une œuvre séminale et matricielle, dans laquelle on retrouve en germe certaines des obsessions du réalisateur (la brutalité des rapports humains, la crudité du langage, l’attachement porté aux visages et aux corps), qui nous relate le quotidien trivial d’un petit village rongé par la famine et la peste, avant un retournement total des enjeux en fin de métrage, qui ancre le film dans une forme de « surréalisme ».

Pulpe Amère (1987) fut réalisé en une journée par Noé, qui bénéficiait du matériel et d’un décor de chambre à coucher, pour nous décrire les actes d’un homme qui décide de violer sa femme d’ouvrage, justifiant son action par un raisonnement de plus en plus « pervers » et tortueux (en voix-off). Ce protagoniste préfigure d’ailleurs d’après le réalisateur le boucher de Carne et Seul Contre Tous, avec lequel il partage plein de points communs dans sa psychopathologie. Une Expérience d’hypnose télévisuelle (1995) est un exercice de style curieux créé pour le programme « L’Œil du Cyclone », tentant d’hypnotiser le spectateur avec force messages subliminaux (visuels et sonores).

Sodomites (1998) est un court-métrage pornographique fondamentalement iconoclaste, offrant la vision d’une superbe amazone (la sublime Coralie Trinh Thi) qui subit les assauts d’un homme masqué sévèrement membré, dans un décorum d’arène emplie d’un public de motards « cloutés », qui sent fortement le cuir et la sueur. Un film réalisé dans le cadre de la lutte contre le Sida (originellement diffusé en avant-programme des films X sur Canal +), où l’on reconnait Philippe Nahon parmi les figurants et qui présente un montage très « cut », des durées de plan courtes qui décuplent la puissance de l’acte sexuel en une orgie tribale et fantasmatique. Une filiation évidente tant on connait le goût du réalisateur pour les films pour adultes, qui ne se fait pas prier (comme dans la récente interview qu’il accorda à Mad Movies), en érotomane qu’il est (ce qui est un peu notre cas à tous), pour citer certaines pierres angulaires du X comme l’éprouvant Forced Entry de Shaun Costello, Café Flesh de Stephen Sayadian ou encore les œuvres de Gérard Damiano dans les 70’s (The Devil in Miss Jones, …)

Intoxication (1998) est d’un tout autre ordre ; séquence originellement destinée à Seul Contre Tous, elle prend la forme d’un court-métrage après son éviction du montage de celui-ci, où durant un seul plan fixe, Stéphane Drouot (réalisateur du culte Star Suburb : la banlieue des étoiles en 1983 et acteur dans Irréversible) s’exprime face caméra (avec son phrasé si particulier) sur son expérience « contrariée » de réalisateur, la déclaration de sa séropositivité surgissant au détour de certaines anecdotes, comme des éclats « bruts » de réel.

Eva (1, 2 et 3, en 2005) adopte quant à lui la forme de trois courts-métrages (ou « capsules ») créées pour le « Grand Journal » de Canal + au Festival de Cannes. Ce sont des odes à la beauté d’Eva Herzigova, doublées d’une expérimentation sur le format en « prime-time ». Eva 1 revêt la forme d’une iconisation du modèle, au glamour assumé (la caméra effleurant les courbes de la belle Eva) mais qui se retrouve insidieusement parasitée par un sous-texte inquiétant, induit par les grondements et souffles qui prennent d’assaut la bande-son, confinant à l’oppression. Un effet renforcé dans celle-ci par les cris de la foule qui scande le nom du mannequin (effet repris dans les trois « segments »). Eva 2 se pare d’une caméra très mobile qui vient longer le corps d’Herzigova allongée le long de la piscine d’un grand hôtel cannois, un extrait de la BO de Profondo Rosso venant pervertir ce cadre idyllique de sa ritournelle « détraquée », qui imprime au segment des nuances de film d’épouvante. Eva 3 semble le plus apaisé des trois, plutôt simple dans sa forme, avec sa mise à nu du modèle jouant avec un chaton dans les couloirs de l’hôtel.

Sida/HIV (2006), tiré des 8 courts de l’anthologie 8 (2008), nous relate la vie de Dieudonné Ilboudo (décédé du Sida en 2005) et la découverte de sa contraction du VIH via ses propres mots. Ilboudo est omniprésent à l’écran et se livre de façon poignante, ne nous épargnant aucuns symptômes de la maladie, jusqu’aux détails les plus intimes. La simplicité du dispositif, une grande part de plans fixes avec la voix-off du personnage sur fond sonore de battements de cœur, appuie davantage l’impact du propos, le fond se mêlant parfaitement à la forme.

We Fuck Alone (2006, référence au titre anglais de Seul Contre Tous : I Stand Alone) fait partie de l’anthologie « porno arty » Destricted. C’est un essai sur la solitude sexuelle sous fond d’effet stroboscopique continuel (le film est donc déconseillé aux personnes épileptiques), via deux personnages qui se donnent du plaisir (onaniste) chacun de leur côté, alors qu’ils sont tous deux proches l’un de l’autre et regardent le même film par écrans interposés (une scène hard entre Katsumi et Manuel Ferrara). La bande son y est de nouveau très travaillée et « organique », fusionnant des pleurs de nourrisson avec des distorsions sonores.

Carne (moyen-métrage réalisé en 1991) nous présente le quotidien anodin vécu par un boucher chevalin (Philippe Nahon, imposant et habité, qui trouve peut-être bien là le rôle de sa vie et impose le rythme du métrage par sa voix), qui va graduellement se dérégler et basculer dans la psychose quand celui-ci décide de se faire justice face à l’homme qu’il pense coupable du viol de sa fille. Nahon s’y révèle monstrueux (dans le bon sens du terme), intense et écorché vif, insufflant une colère rentrée à son personnage, qui ne tarde pas à exploser en une déferlante (verbale et physique) d’une violence inouïe. Seul Contre Tous (long-métrage, 1998) reprend là où le scénario de Carne s’était arrêté. Gaspar Noé y affute son langage cinématographique, la forme s’y révélant parfaite pour cette odyssée dans le genre humain, épousant la réalité la plus crasse, au service d’un discours nihiliste et radical. Extrait choisi : « On naît seul, on vit seul, on meurt seul. Seul, toujours seul. Et même quand on baise, on est seul. Seul avec sa chair, seul avec sa vie, qui est comme un tunnel qu’il est impossible de partager. Et plus on est vieux, plus on est seul, face à quelques souvenirs d’une vie qui se détruit au fur et à mesure. Une vie, c’est comme un tunnel. Et à chacun son petit tunnel. Mais au bout du tunnel, il n’y a même pas de lumière. Il n’y a plus rien » (…) Noé y fait preuve d’un sens de la réalisation rare (découpage, montage, direction d’acteurs, …) et réussit magistralement à intégrer des acteurs « amateurs » à sa distribution, conférant un supplément de réalité au métrage. Mais paradoxalement, de tout cet océan de noirceur émerge la promesse d’un amour paternel à l’épreuve des aléas de l’existence (ce que peu de personnes ont pris la peine d’y déceler), même si sa « dévotion » y flirte avec l’inceste… Un véritable tour de force !

Irréversible (2002), présenté au Festival de Cannes où il secoua la Croisette (à croire que cela devient un gage de qualité !), reste indubitablement le film le plus connu de son auteur. Il marque aussi le début de la fructueuse collaboration artistique que Gaspar Noé entretient depuis avec Benoît Debie, un des meilleurs directeurs photo actuels. Servi par un casting trois étoiles (Vincent Cassel et Monica Bellucci, couple à la ville comme à l’écran, Albert Dupontel, Philippe Nahon et Jo Prestia, dans le rôle de l’infâme violeur « Le Ténia ») est une œuvre de cinéma total, qui nous offre parmi les séquences les plus fortes jamais vues à l’écran (la recherche du coupable dans la boîte « Le Rectum », l’explosion de tête à l’extincteur par Dupontel, le viol éprouvant de Monica Bellucci, …), au service d’uns des plus grands films jamais réalisés sur la violence de nos sociétés contemporaines. La narration se fait virtuose (Noé ayant assumé d’assurer la structure de son film à l’envers, dans le sens « anti-chronologique »), la caméra virevolte dans les airs, tournoie et ondule (jusqu’au malaise), Thomas Bangalter (moitié de Daft Punk) y compose une des plus grandes BO électroniques jamais entendues à l’écran (« bruitiste » et empirique), pour orchestrer la rudesse de rapports humains mis à nus, où les plus bas instincts de survie éclatent à la face du monde…

Noé fait continuellement évoluer la forme de son film au gré de la narration, adaptant le rythme intrinsèque au métrage à sa frénésie du découpage, qui se montre parfois apaisée, dilatant la durée de plans pour renforcer l’impact émotionnel de certaines scènes (la séquence du viol, étirée à outrance, est un modèle d’intelligence de mise en scène) et s’appuyant sur la fabuleuse direction photo de Debie, qui privilégie les lumières « dures » (prépondérantes chez lui, la vraie vie nous donnant selon lui rarement à voir des sources de lumière douce), saturant aussi un maximum les couleurs, qui se font ultra contrastées. Une expérience inconfortable pour le spectateur mains néanmoins salutaire, qui teste les limites de celui-ci (de façon presque directe et incarnée par cet effet stroboscopique sous forme de flashes blancs en fin de métrage, qui met à l’épreuve la résistance oculaire en même temps que la patience du spectateur) et pourrait se résumer à cette sentence : « Le temps détruit tout… »

En conclusion, Gaspar Noé reste encore maintenant (quand bien d’autres cinéastes ont baissé leur froc) un artiste investi d’une vision forte et d’une radicalité imparable, qui a su développer un univers profondément personnel, rendant obsolète les barrières entre avant-garde et « mainstream » ou encore cinéma et art contemporain, tordant le cliché du réalisateur français spécialisé dans les films d’auteur, intello pompeux héritier de la Nouvelle Vague, qui déverse son art théorique à la face d’un public de bobos. Un artiste qui assume son jusqu’au boutisme et défend ses intentions avec hargne, faisant fi de la morale et des valeurs bien-pensantes. Il se pourrait bien que Enter The Void (2010) soit l’œuvre somme du réalisateur, qui réunira les aficionados et convaincra les néophytes, en plus de propulser son art vers de nouveaux horizons créatifs et thématiques. A vous de le découvrir…

PS : Pour tous ceux qui voudraient en savoir plus sur l’œuvre de Gaspar Noé, jetez un œil à la preview de Enter The Void, postée sur le site, et rendez-vous sur www.letempsdetruittout.net, database érudite et complète sur tous les aspects touchant de près ou de loin au réalisateur (où vous pourrez aussi visionner certaines œuvres difficiles à dénicher).

Commentaires

BaddeBee3is an On-line Lebanese Categorised Portal. At the very same time, there are also risks that both sides have to acquire.
marketing internetowy Łódź

6 juillet 2013 | Par troginenun1975

However, Lapras refused to consider the medication from Ash. Nature, which could not treatment considerably less, will remove us.
click this link

4 juin 2013 | Par mesremeba1976

Comme quoi, au moins, c’est un papier qui crée la controverse ! lol
Gaspar Noé suscite souvent de telles réactions et c’est clair que l’on n’a pas lésiné sur la longueur de nos commentaires ;-)

20 mai 2010 | Par Vivadavidlynch

Et, je m’en sors plus avec vos logorrhées, là. Evidemment, tu as un droit de réponse Viva...

19 mai 2010 | Par Damien

En tant que rédacteur du Portrait de Gaspar Noé pour le site, je me réserve un petit droit de réponse.
Tout d’abord, ça m’enchante que vous réagissiez de pareille façon et votre argumentaire est plutôt brillant, c’est le signe que mon article ne vous a pas laissé de marbre. Donc, pour ma part, le contrat est rempli !

Je comprends tout à fait votre point de vue.
Parmi les principales défauts (que je devrais plutôt appeler "carences") de Noé, ceux qui me gênent le plus sont bien évidemment cette fâcheuse tendance à vouloir choquer à tout prix et son manque parfois cruel de maturité par rapport aux sujets abordés.On se rejoint là-dessus.

Et c’est certain que Larry Clark (un réalisateur que j’admire aussi énormément) n’a pas son pareil pour filmer les corps et donner l’image la plus juste des teenagers américains, relayer une certaine idée du spleen adolescent.
Quant à leur usage des "images pornographiques" ou des actes de sexe non-simulés, il est certain que Clark se montre plus brillant que Noé et les utilise avec bien plus d’acuité et de justification par rapport à la matière même (fond) de ses films (son segment pour "Districted" est d’ailleurs le meilleur de tous).

Pour ce qui est de Kenneth Anger, un artiste dont je ne cesse de me replonger dans les oeuvres, il est certain qu’il fut (et est toujours) le plus novateur de tous et un des réalisateurs qui a travaillé la matière filmique de la façon la plus organique qui soit, qui fut le premier à développer certaines expérimentations diégétiques et narratives ("Lucifer Rising" restera pour moi un des plus beaux films du monde). Enormément de réalisateurs se réclament d’ailleurs de son travail, lui empruntant de nombreuses figures de style et processus techniques (Noé le premier, tout comme Nicolas Winding Refn et bien d’autres).
Il fut véritablement un pionnier et ces réalisateurs agissent uniquement (parfois malgré eux) dans une optique d’hommage ou de recyclage.

Quant à l’usage du hors-champ, c’est un discours vieux comme le monde (ou en tous cas, comme l’Histoire du Cinéma !) et on pourra toujours disserter sur la puissance du non-dit (montré) et le parti-pris de masquer délibérément les choses au spectateur, renforçant l’imaginaire de ce dernier.
Je pense que c’est aussi une question de sensibilité et à envisager au cas par cas. La séquence du viol d’Irréversible, jouant sur l’étirement de la durée du plan, n’est pas pour moi (c’est, je le redis, purement subjectif) moins forte et percutante que celles d’autres films et je maintiens (et c’est pour le coup, mon point de vue de réalisateur qui parle) que c’était une des meilleurs optiques à adopter.

Même s’il est certain que les oeuvres de Noé s’ancreront toujours dans une démarche ’post-moderniste" (par rapport à Kenneth Anger, Kubrick et consorts) et qui n’auront jamais le même impact et une "patine" similaire à certaine oeuvres des années 70 ou issues de l’underground, comme les films de Richard Kern ou Stan Brackhage (dans un tout autre genre)...
La séquence du viol d’Irréversible n’atteint pas à coup sûr l’animalité et le crudité de celle de "Forced Entry" de Shaun Costello ou de pelloches comme "I Spit On Your Grave".
Mais c’est le lot de nous tous, jeunes réalisateurs contemporains, abreuvés aux films de genre et aux oeuvres des années 70 et 80.
Il est toujours possible de créer et d’être originaux, mais notre travail sera toujours envisagé à l’aune de celui de nos aïeux (c’est aussi un des fondamentaux de la critique cinéma).

J’attends toujours avec curiosité de visionner "Enter The Void" (il a finalement laisser tomber le titre "Soudain le vide", que je trouvais sublime) et je pense qu’il faut envisager Gaspar Noé pour ce qu’il est : un réalisateur qui offre des propositions de cinéma nouvelles ou du moins différentes par rapport au morne paysage cinématographique français (pour ne pas dire "francophone").

Et ils sont une minorité, donc d’autant plus précieux, même si leur discours est parfois approximatif et indéfendable (comme l’image que Noé renvoie de la population homo dans "Irréversible").

Je vous rappelle néanmoins que je n’ai pas encore eu la chance de visionner "Enter The Void" et vous répond donc sans envisager celui-ci.
De fait, je ne suis profondément pas d’accord avec vous sur l’usage de la dramaturgie par Noé et le fait que ses personnages seraient des pantins entre ses mains, complètement "désincarnés".
C’est certain qu’il joue avec la notion d’archétype mais il me semble que vous oubliez certaines séquences où Noé nous donne à percevoir l’intimité du couple dans "Irréversible" et des rapports normaux, voire triviaux (de la vie de tous les jours) entre les personnages, ce qui approfondit nettement leur caractérisation (la scène au lit entre Cassel et Bellucci, le dialogue dans le métro autour de l’orgasme féminin entre Dupontel, Bellucci et Cassel).

On pourrait disserter des heures, donc je n’irai pas plus loin (le mieux serait d’en parler de vive voix autour d’un verre ou sur Skype, mais cela nous prendrait assurément beaucoup de temps !).

Noé reste de la trempe des réalisateurs qui instaurent un débat parmi l’audience et force des réactions presque épidermiques chez celle-ci (preuve en est vos commentaires), il est donc pour moi d’autant plus "unique". Même si j’avoue que l’oeil avec lequel j’envisage ses films est "déformé" par le fait que je me situe des deux côtés de la barrière (critique de cinéma et réalisateur-technicien dans l’audiovisuel) et que je m’attache beaucoup à la technique de ceux-ci (somptueux travail de Benoît Debie, utilisation singulière des mouvements de caméra "opératiques", etc.).

19 mai 2010 | Par Vivadavidlynch

De fait... Kenneth Anger était déjà un cran plus loin (alors qu’on est dans les 60’). Noé a ceci de bien : il est un metteur en scène hors-pair, compétent pour mettre à son service des techniques ultra efficaces, qui en laissent plus d’un K.O. Mais pour quel discours ? Si on regarde Irréversible, son grand oeuvre, on constate une propension inutile au voyeurisme. Pourquoi tout montrer, si ce n’est pour dégoûter le spectateur et lui ôter son esprit critique, lui parler uniquement par les tripes. Or, lorsque la violence est hors-champ, le spectateur garde toute sa marge pour imaginer le pire (ou le meilleur). Ici, la violence est dans dans le cadre et la durée (bon contre-exemple : le viol dans "The Great Ectasy of Robert Carmichael » de Thomas Clay - 2005 est entièrement hors-champs et est bien plus glaçant que celui subi par Bellucci), et tout comme la pornographie (montrer l’acte sexuel en gros plans), annihile toute possibilité d’imaginaire. De plus Irréversible finit dans un bain de conformisme pénible. En plus, elle était enceinte. Ouah ! l’argument définitif pour marteler le désespoir de Noé quant à l’humanité. Comme si il avait besoin d’un enfant en devenir pour encore alourdir son propos. Enceinte ou pas, une femme violée reste pour moi le pire de tout. Et que dire alors de ce "Ténia" qui la viole dans le cul car semble-t-il, il n’est qu’un PD refoulé (et cette boîte qui s’appelle "Le Rectum", certainement une boîte à pédés). Il est temps de grandir Monsieur Noé ! En espérant que son prochain "Soudain le vide" (le titre déjà sonne comme un argumentaire adolescent - retournez voir "Elephant" !) soit magnifique (le générique est de fait, sublime). Mieux vaut aller vers Larry Clark qui en matière de sexe et de mort est de loin, celui qui propose le plus subversif (famille, sexe, harcèlement, classe, genre, race).

18 mai 2010 | Par metamorphe

Noé avec son mélodrame déstructuré empêche toute identification aux personnages (qui ont quand même une vie misérable et indigente : aucun centre d’intérêt autre que la drogue dans la vie d’Oskar et sa soeur est une paumée influençable prête à lever la cuisse pour qui veut d’elle).

Pourquoi après la mort l’âme devient un avion ? Pourquoi pas un Mongy ou une mobylette ? En tout cas on la voit faire des prouesses techniques qui restent TOUT LE TEMPS en distanciation avec la vie des personnages....comme si on regardait le film de quelqu’un qui regarde le film de sa vie et qui n’a PLUS RIEN A APPRENDRE. nous sommes témoin des autres mais personne pour nous rapprocher puisque Noé a décidé arbitrairement qu’au bout de 20 minutes nous sommes "liés" à Oskar. Peu importe notre liberté d’identification. Si tu veux faire un melo Noé, va y à fond, arrête de tourner autour avec tes manèges.

Alors bravo Noé : t’as tué l’émotion de ton film par pur prétexte de tes joujoux techniques mais tes économiseurs d’écran, ta caméra qui se prend pour un drone, ça n’aura jamais la saveur de ce qu’un grand dramaturge peut réveler sur l’ame. Mais je dois avoir passé l’âge d’être fasciné uniquement par des démos techniques : les vraies prouesses sont dans l’humain, tu sais cette bestiole que tu ne vois QUE comme un animal dominé par son cerveau reptilien et comme il ne t’intéresses plus du haut de tes certitudes adolescentes, tu l’abandonne pour faire le fier avec ton "instrument" (ah oui ça le sexe ça t’obsède mais ta chair triste ne me fait pas bander pour autant).
En plus je crois qu’un artiste découvre son sujet et la forme qu’il va prendre en travaillant sa matière : là t’as le livre des morts tiébtains qui annonce le programme et le film le suit sans aucune autre surprise pour lui (comme pour le spectateur).
Alors d’accord c’est le seul qui ose aborder des sujets qu’aucun frileux dans le cinéma français n’ose le faire, alors d’accord c’est le seul à proposer une mise en scène forte, techniquement pointue et immédiatement identifiable : OK pour l’audace...mais au service de quoi ?
46 ans....et lorsqu’on l’écoute parler on dirait mon petit neveu attardé : "la politique c’est pour les méchants, la religion c’est pour les moutons, seul le sexe est un idéal...."
Ce réalisateur comme tant d’autres illustrent très bien cette phrase de Marc Edouard Nabe : "les réalisateurs de cinéma sont aujourd’hui proche du QI des chanteurs de variétés"
....et je ne vous raconte pas la salle hilare au gros plan de bite en macro : grotesque !
C’est pas demain que cet adolescent attardé deviendra un bonhomme (ni la jeunesse actuelle d’ailleurs).

Termine de te branler Noé et commence à travailler la dramaturgie. Et remet toi en question : avec des capacités pareilles pour les gâcher ainsi, c’est déshonorant pour toi.

Celui qui me répond que c’est parce que je suis fermé d’esprit je lui claque toute ma videothèque de Kenneth Anger dans la face.

14 mai 2010 | Par history

Ajouter un commentaire

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Cinemag

> Feuilleter

Concours

Sondage