Interviews

PORTRAIT - Jack Ketchum

1er mars 2012 | Par : Quentin Meignant, Sophie Grob

Rencontre avec le "Maître de l’Horreur à l’occasion de la sortie de The Woman

Après avoir créé des remous pendant presque un an à l’occasion de ses différentes apparitions en festivals, The Woman s’apprête à venir garnir les rayonnages de nos magasins et vidéothèques. Le scandale ayant fait place, petit à petit, à l’enthousiasme et l’impatience à l’endroit du film de Lucky McKee et Jack Ketchum, le premier mars sera donc une date incontournable pour tous les amateurs d’horreur.

The Woman, qui fait suite à l’étonnant Offspring, réalisé par Andrew van den Houten en 2009, suit l’histoire d’une femme qui est l’unique survivante d’un clan violent ayant sévi pendant des décennies sur la côte Nord-Est. Lorsque le dernier des siens est tué dans une bataille avec la police, la Femme se retrouve seule, sévèrement blessée... et vulnérable. Malheureusement, elle est à présent une proie bien trop aisée pour le dénommé Christopher Cleek, chasseur local, un homme de loi fortuné et homme de famille sérieusement perturbé. Lequel décide de la capturer et de la civiliser, une décision qui menacera bientôt la vie de Cleek, de sa famille et de la Femme...

A l’occasion de cette sortie, nous vous proposons de revenir avec l’auteur Jack Ketchum, qualifié de « Maître de l’Horreur » par le grand Stephen King, sur ce film pas comme les autres. Véritable pépite horrifique, The Woman a souvent fait l’objet d’insultes en tout genre, racontées ci-dessous par lui-même, habitué depuis le début de sa carrière d’écrivain à ne laisser personne indifférent. Rencontrer avec un auteur passionnant...

INTERVIEW DE JACK KETCHUM

Jack Ketchum est un pseudonyme, pourquoi avoir choisi ce nom ?

Pour plusieurs raisons. Avant que je ne commence à écrire des livres, je travaillais déjà pour un magazine depuis 3 ans et demi et, avant cela encore, j’étais représentant de quelques auteurs. Ces tâches m’ont permis de faire la connaissance de nombreux éditeurs. Lorsque j’ai arrêté ce travail, j’ai tout de même continué à leur envoyer des récits d’autres personnes que je trouvais intéressant. Alors, quand j’ai décidé de vraiment m’éloigner du milieu du journalisme pour écrire mon propre livre, j’ai menti : je leur ai dit que j’avais trouvé ce mec, Jack Ketchum, et que ce qu’il écrivait était vraiment bon. Ce mensonge a permis à mon récit de sortir de la pile de merdes et de livres à l’eau de rose et il a tout de suite été acheté. J’ai dû avouer que c’était moi qui avait écrit et il m’a simplement répondu : « C’est super, tu sais lire un contrat, ça rend l’affaire moins compliquée ». Cette décision de prendre un pseudonyme s’est aussi imposée parce qu’Off Season est tellement violent que je me méfiais de la réaction de mes proches. J’ai préféré garder cet anonymat et, le succès du livre m’a par la suite encouragé à le garder : les gens voulaient lire du Ketchum.

Comment votre carrière en tant qu’écrivain a-t-elle vraiment commencé ? Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

J’ai toujours écrit, et ce depuis tout petit… Très jeune, j’envoyais déjà des récits à Rbert Bloch, l’auteur de Psychose, et il m’a encouragé tout au long de mes études. Jusqu’à sa mort, nous avons été de vrais amis. Après avoir été représentant durant tant d’années, je me suis dit que si j’arrivais à vendre les merdes que je vendais à l’époque, j’arriverais sans peine à vendre les miennes. Mais il faut dire que c’était un job très stressant, j’en parle d’ailleurs dans une nouvelle qui s’appelle Henry Miller and the push. J’étais le représentant de Henry Miller et je voulais vraiment le rencontrer mais le travail commençait à me peser. Henry habitait la Californie à cette époque et moi New York. Un jour je suis sorti sous la pluie et j’ai essayé de prendre un taxi et il n’y en avait pas de libre. A un moment, j’en vois un de libre mais une vieille dame allait le prendre. Je l’ai poussée et, là, je me suis dit : « Putain ! Mais tu es qui ? Tu es devenu qui ? Il faut que tu quittes ce job ! ». La première chose que j’ai voulu, c’est rencontrer Henry Miller vu que je ne lui avais parlé qu’au téléphone. Je suis parti le voir chez lui, à Pacific Palace, où il vivait à l’époque, j’ai passé une journée avec lui et il m’a complètement inspiré. J’ai rencontré une âme énorme, j’ai rencontré la personne que je voulais devenir. Cette rencontre m’a fait aller de l’avant, j’ai poussé la vieille dame et Miller m’a poussé en avant.

Stephen King vous a cité comme étant un des écrivains les plus effrayants d’Amérique. Quelle influence cela a-t-il eu sur les ventes ?

En fait, on lui a demandé « Qui est l’homme le plus effrayant d’Amérique ? » et il a répondu « probablement Jack Ketchum ». Je lui ai écrit et lui ai dit « Merci Stephen, mais je crois que l’homme le plus effrayant habite de l’autre coté du Potomac et s’appelle George Bush ». Mais c’est toujours sympa pareil compliment. Sa citation a eu un énorme effet car Entertainement Weekly est diffusé partout, et pas qu’en Amérique. Les gens ont commencé à parler de moi à l’étranger en se demandant qui je pouvais bien être et mon agent a commencé à recevoir des coups de fil d’éditeurs du Monde entier. Ce fut un énorme coup de pouce de la part de Stephen, qui me soutiens depuis mes débuts. Après la sortie de mon premier livre, mes chiffres ont drastiquement chuté, je n’ai vendu que 40.000 copies pour toute l’Amérique, ce qui est peu, et un ami commun m’a conseillé de lui écrire pour savoir si par hasard il avait lu mon livre. J’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai écrit une lettre drôle mais désespérée disant « Je suis coincé à 40.000, au secours ! ». Il m’a réécrit pour me dire qu’il avait lu tous mes ouvrages, qu’il en était fan et qu’il allait faire une déclaration à mon sujet qui « ferait marcher les morts et redonnerait la vue à un aveugle ». Et c’est ce qu’il a fait ! Ensuite, pour la réimpression de The Girl Next Door, il a décidé par lui-même de réécrire l’introduction, sans rien demander en échange et il m’a écrit cette incroyable introduction de 15 pages. Quand j’allais à l’une de ses conventions, il disait à la foule en me pointant du doigt : « Vous voyez ce type, là ? Il faut aussi le lire ! ». Il a juste été incroyable.

Quelques unes de vos scènes sont malsaines et ultra-violentes mais il y a toujours un contexte social sous-jacent. Pourquoi choisir la violence pour faire ressortir les plus grands thèmes ?

Il y a beaucoup de façons et de raisons pour laquelle la violence peut être utile pour un auteur. Tout d’abord, ça capte l’attention, c’est un bon outil de contraste. Par la violence, tu peux aussi montrer la tendresse de quelqu’un, mais moi, je suis plutôt intéressé par les victimes que par les méchants. Je suis toujours intéressé pour savoir comme on survit à un méchant ou au manque de chance. La malchance, bien plus que la méchanceté, est dangereuse. Tous mes ouvrages ont aussi un côté plus tendre justement parce que je cherche ce contraste et que j’aime le genre humain.

La plupart de vos histoires sont basées dans des milieux ruraux. Pourquoi avoir choisi de tels endroits ?

J’ai grandi dans un endroit qui était semi-rural. Il y avait un ruisseau et une forêt derrière ma maison et j’y jouais tout le temps. J’ai un lien fort avec ce genre d’endroit, son silence… Nos parents nous laissaient facilement sortir le soir et l’on découvrait la nuit un endroit complètement différent qui nous donnait les frissons. C’était fun pour des gamins de notre âge. J’ai ensuite passé beaucoup de temps dans le Maine et le New Hampshire dans des endroits boisés. Ce sont donc des endroits que je connais et je pense que l’isolement joue un grand rôle dans mes récits. Des choses horribles peuvent arriver dans une grande ville et les mêmes choses peuvent survenir dans un lieu isolé mais, dans ce cas-là, vous êtes seul, pas de flic au coin de la rue, pas de bon samaritain pour vous venir en aide. Vous êtes seul, face à vos propres réactions, vos capacités et vos craintes.

Que pensez-vous des adaptations cinématographiques de vos livres ?

Je les aime toutes, à différents niveaux, mais j’ai été vraiment chanceux car tous les films ont vraiment bien respecté mes livres. Ils n’ont pas jeté mes récits par la fenêtre et dit « On va juste faire un film ». ». Ils ont vraiment essayé de retracer les thématiques, les personnages et l’atmosphère générale des livres. Je pense que c’est peut-être dû au fait que la plupart de ces gens sont jeunes, ils ne sont pas liés à un studio. Ils ne sont pas encore blasés et ils se soucient vraiment de l’œuvre. Ils prennent chaque projet avec beaucoup d’enthousiasme.

Avez-vous préféré un de ces films en particulier ?

Oui, mais je ne vous le dirai pas. Si je vous le dis je risque de blesser des gens. C’est comme choisir un enfant que l’on préférerait !

C’est intéressant de constater que votre adaptation de The Girl Next Door n’a pas eu de problème avec la censure. Pouvez-vous nous expliquer comment cela se fait ?

Le film n’est tout simplement pas sorti en grand distribution dans les cinémas. Le film est seulement sorti lors de festivals et dans de rares salles de cinéma en Amérique mais il n’a jamais dû être évalué à cette époque. D’ailleurs, je ne sais toujours pas comment ça se fait qu’il y ait échappé. Il faut dire qu’il n’y a pas de nudité à proprement parler. Ils ont dès lors dû penser que nous avons traité les sujets de manière responsable. Je m’attendais à des coupures mais il n’y en a pas eu, même si finalement le film à quand même reçu une limite d’âge lors de la sortie DVD.

Quelles ont été les réactions des gens après la publication de The Girl Next Door ?

J’ai vraiment tout eu. Des personnes qui m’écrivaient pour me dire « Merci d’avoir écrit ce livre, j’étais un enfant abusé et votre livre m’a beaucoup touché, merci », à des menaces de mort du style « Tu devrais être mort, fils de pute ». Une personne m’a même envoyé un courrier où il disait textuellement « J’aimerais t’amener dans une chambre noire, te couper la bite et te l’enfoncer au fond de la gorge » et, ça, c’est encore un des plus chou que j’ai reçu.

The Woman est né d’une envie de compléter Offspring en compagnie de Lucky McKee. Pouvez-vous nous faire un petit résumé de la genèse de l’histoire ainsi que de votre collaboration avec Lucky ?

Quand j’ai écrit le scénario pour Offspring, j’ai tué « the woman » exactement comme dans le livre. Pour incarner ce personnage, nous avons pris Pollyanna McIntosh et quand le réalisateur a vu la qualité du travail qu’elle accomplissait, il a décidé qu’elle était trop douée et qu’il fallait la garder en vie. Il a changé mon script et à la fin du film, elle part blessée mais en vie. J’ai vu le film et Lucky aussi, et il m’a dit : « Cette femme est tellement douée qu’elle mérite un film pour elle toute seule ». Et c’est exactement ce qu’on a fait, on a vérifié avec Pollyanna si elle était libre et si elle voulait le faire. Elle nous a répondu avec enthousiasme. Alors nous avons écrit un scénario ainsi qu’un livre tournant autour de son personnage. C’était une collaboration très proche : on faisait un brainstorming, on écrivait et, après un mois, on avait une sorte de bible sur ce que l’on voulait pour le scénario et pour le livre, leurs différences ainsi que leurs similitudes. Lucky rédigeait le gros du scénario, il écrivait quelques pages que je relisais et lui renvoyais, et je faisais de même avec le livre. Mais tout était toujours en rapport avec Pollyanna.

Votre collaboration avec McKee était donc bonne ?

C’était merveilleux. On savait que l’on s’appréciait déjà, s’étant déjà rencontrés auparavant quand Lucky a acheté les droits de The Lost pour son ami Chris Siverston et de Red pour lui-même. On s’est donc très bien entendus depuis le début mais je n’avais jamais collaboré avec quelqu’un dans un aussi grand projet. J’avais travaillé sur des nouvelles avec différents réalisateurs mais jamais durant une telle période. Nous avions tous les deux un peu d’appréhension, mais nous savions que nous avions des goûts similaires ainsi que le même humour, et on voulait justement intégrer beaucoup d’humour noir dans ce projet. On a pris le risque et il n’a pas fallu plus de deux jours avant de réaliser que notre collaboration allait fonctionner. C’était vraiment sympa.

Avez-vous d’autres projets en cours ensemble ?

Nous travaillions sur quelque chose que nous avions commencé il y a un mois mais nous l’avons mis de côté pour le moment au profit d’un de mes scénarii dont Lucky a les droits depuis un moment, The Passenger. Nous avons enfin l’impression d’avoir assez d’argent pour le faire. C’est donc notre prochain projet. Une fois celui-ci réalisé, nous retournerons sur le premier.

The Woman a notamment eu une projection plutôt agitée à Sundance. Auriez-vous pu imaginer que le film créerait une réaction émotionnelle aussi forte ?

On cherchait clairement une réaction du public. Malheureusement, je n’étais pas à Sundance cette année mais Lucky y était. Il m’a dit que des gens étaient sortis de la salle. Il faut s’attendre à cette réaction avec ce genre de film : c’est un film d’horreur, donc quelqu’un va forcément sortir. Mais, vers la fin du film, au moment le plus violent, une femme a couru en direction de la sortie, s’est écroulée et ils ont dû faire venir un ambulancier. Ca a été un désastre : Lucky étant quelqu’un de très gentil, ça l’a vraiment bouleversé. Mais lors du générique de fin, un homme s’est levé et a commencé à clamer que ce film était de la merde, que c’était de l’exploitation humaine, que Sundance n’aurait jamais dû le montrer, que la copie devrait être brulée, etc. Alors Andrew, le producteur, se retourne vers le caméraman qui devait filmer le Q&A après le film, et lui dit « Oublie le Q&A, suit ce mec ». Notre caméraman l’enragé hors du cinéma et le type commence à déblatérer pendant dix minutes sur le film. La vidéo a eu 30.000 visionnages la première journée et plus ou moins 100.000 le lendemain. Le type nous a rendu un énorme service en devenant complètement fou. Mais il faut dire qu’on savait que ce serait dur, mais on ne s’attendait pas non plus une telle réaction, il y a des tarés dans ce monde… Nous voulons surtout que les gens réfléchissent à certains problèmes : à quel point cette famille est dangereuse, comment elle fonctionne, quels sont les secrets cachés sous les masques de tous les jours, les femmes contre les femmes, celles qui n’aiment pas leurs propre sexe, celles qui aiment leurs propre sexes. Il y a beaucoup d’idées différentes qui interagissent dans ce film.

Au point de vue émotionnel, la sortie de votre roman, Off Season avait elle aussi suscité de grosses réaction à l’époque. Comment avez-vous géré cela ?

La première review d’Off Season avait pris place dans Village Voice et sous le titre du livre, il était simplement mis « beurk ». Mais ils en ont parlé sur deux colonnes, donc vous pensez bien que les personnes qui, sous le titre, voyaient « beurk » et qui aimaient l’horreur, désiraient se le procurer immédiatement. C’est clair qu’il y a un côté de ma personnalité qui aime offenser les gens, je pense que c’est nécessaire d’avoir de gens qui te disent « Fuck you ».

Pouvez-vous imaginer écrire des histoires moins violentes ?

Je l’ai déjà fait avec Red et j’ai aussi écrit des comédies qui sont moins violentes. Beaucoup de mes nouvelles sont bien moins violentes que mes romans. En fait, si vous lisez un jour le recueil Peaceable Kingdom, vous verrez qu’il contient beaucoup de genres différents, dont des histoires très tendres.
En parlant de vos publications, dans les pays francophones, nous avons de réels problèmes à nous procurer vos livres en français. Comment expliquez-vous cela ?
Nous y travaillons. Mais il faut dire que c’est seulement ces trois dernières années que l’Europe a enfin entendu parler de moi et c’est clairement lié à la sortie des films qui ont généré un buzz pour les livres. Mes éditeurs ont eu beaucoup de demandes très rapidement du Japon mais pas de l’Europe. Le peu de livres déjà édités en Europe est parti en peu de temps mais une nouvelle distribution est pour l’instant à l’étude.

Nous voyons souvent l’Amérique comme un pays très conservateur et puritain. Comment avez-vous réussi à imposer votre style ?

L’Amérique est partiellement puritaine et stricte. Je vis à New York et ce n’est pas du tout puritain, tout comme L.A. d’ailleurs, mais c’est vrai que le centre du pays l’est. Je pense qu’il y plusieurs choses qui rentrent en compte. Les gens qui sont puritains ont un côté sombre et cachent des choses, il y a aussi beaucoup d’hypocrisie. Et en plus mes livres sont un peu comme le fruit défendu, c’est pour ça que les jeunes les aiment et adorent tout ce qui touche à l’horreur. Je sais que c’est pour ça que moi j’ai commencé à aimer l’horreur/ c’est quelque chose que l’on n’osait pas faire, donc je l’ai fait. Les gamins sont comme ça et si vous êtes un adulte comme moi, ne perdez jamais votre côté gamin pour ça.

On évoque aussi un projet totalement secret vous concernant, pouvez-vous nous en dire plus ?

Juste que c’est une comédie romantique bizarre : on prend la comédie romantique hollywoodienne de base et on la retourne sens dessus dessous. Mais c’est tout ce que je peux vous en dire pour le moment.

Propos recueillis par Sophie Grob et Quentin Meignant lors du NIFFF 2011.

BANDE-ANNONCE DE THE WOMAN

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