Interviews

Udo Kier - Entretien avec un vampire allemand

15 avril 2019 | Par : Samuel Tubez

Derrière son regard d’acier et sa rigueur allemande, Udo Kier cache un être volubile et généreux dont l’énooorme filmographie (plus de 250 rôles...presque toujours des seconds !) se partage entre films d’auteurs (My Own Private Idaho de Gus Van Sant), blockbusters (Armageddon), nanars (Dracula 3000) et perles du genre (Suspiria). Il va sans dire que nous avons surtout parlé avec lui du côté obscur de sa carrière, qui n’est pas du tout en pause puisqu’il était à l’affiche dans pas moins de quatre films présentés cette année au BIFFF (qui l’a intronisé Chevalier de L’ordre du Corbeau) : American Animals, Iron Sky 2 : The Coming Race, Puppet Master : The Littlest Reich et Dragged Across Concrete.

Après Flesh for Frankenstein et Blood for Dracula, vous avez tourné de nombreux films d’épouvante, et même plusieurs films de vampires (Blade, BloodRayne, Shadow of the Vampire,...). Ces deux films de Paul Morrissey ont-ils, d’après vous, orienté votre carrière vers le cinéma de genre ?
Non, j’aurais aussi très bien pu être découvert avec Histoire d’O et devenir une sorte de Brad Pitt érotique. Rien n’était programmé. J’ai rencontré Paul Morrissey dans un avion vers Munich. Il était assis à côté de moi, j’ignorais de qui il s’agissait, et il m’a demandé, comme les Américains ont l’habitude de le faire, ce que je faisais dans la vie. Je lui ai dit que j’étais acteur, j’étais au tout début de ma carrière, et je lui ai donné un portrait de moi. Il m’a ensuite demandé mon numéro de téléphone qu’il a noté sur la dernière page de son passeport. Je lui ai alors demandé qui il était et il m’a dit qu’il s’appelait Paul Morrissey et qu’il faisait des films pour Andy Warhol.
Quelques semaines plus tard, il m’appelle : "Salut c’est Paul de New York, on s’est rencontré dans l’avion. Je fais un film pour Carlo Ponti en 3D, Frankenstein, et j’ai un petit rôle pour toi. " Je lui ai répondu "Super, je joue qui ?", il me répond "Frankenstein !". J’ai donc joué Frankenstein et c’était très étrange car il était venu en Allemagne pour faire la promo de son film intitulé Heat avec Sylvia Miles et Joe Dallesandro, et la presse lui demandait "Mr Morrissey, vous êtes en train de faire Frankenstein, qui tiendra le rôle ? " Et il me montre alors du doigt en disant "Mr Kier". La salle entière s’est exclamée : "Oh !" et les journalistes sont venus vers moi pour en savoir plus. Une star était née (rires).
Après Chair pour Frankenstein, je n’étais pas censé jouer Dracula dans son film suivant. Morrissey voulait un Dracula avec des cheveux blonds. J’ai fait Frankenstein en 3D, durant trois semaines, pour 300.000 dollars de budget (de nos jours vous ne pourriez même pas faire un clip avec Madonna pour cette somme) et, le dernier jour du tournage dans les studios de Cinecittà à Rome où il y avait des acteurs et figurants en train de tourner pour Fellini, j’étais à la cantine en train de me dire, comme le disait Andy Warhol, qu’on a tous droit à son quart d’heure de gloire, et que le mien venait de passer. Mais Paul Morrissey est venu me voir et m’a dit "Bon, je crois que l’on va avoir un Dracula allemand". Je lui ai répondu "Qui ?" sur un ton agressif, pensant que ce serait quelqu’un d’autre que moi. Et il m’a dit : "Toi. Mais tu devras perdre 10 kg." "Pas de problème", j’ai dit. J’ai donc bu beaucoup d’eau et presque rien mangé. J’étais très affaibli et j’ai d’ailleurs commencé le tournage sur un fauteuil roulant (c’est pour cela que Dracula est en fauteuil roulant dans le film, ndr). Je suis alors passé des journaux traditionnels aux magazines glamour dans le genre de Vogue. Tout ça grâce à l’aura d’Andy Warhol.

Vous avez tourné avec des cinéastes formidables comme Gus Van Sant, Lars Von Trier, John Carpenter ou encore Dario Argento, mais votre carrière est aussi composée de nombreuses séries B voire Z. Est-ce qu’il y a certains titres de votre filmographie dont vous êtes particulièrement fiers et d’autres dont vous avez peut-être un peu honte ?
Parmi les films que j’ai tournés, une centaine sont mauvais, une cinquantaine peuvent être plaisants à regarder avec un peu d’alcool, et 50 sont bons. Si on vous dit que vous avez fait 50 bons films, c’est un bon signe. Je suis un homme très chanceux car j’ai pu travailler avec des gens qui ne peuvent pas faire de mauvais films. Gus Van Sant peut faire des films que les gens n’aiment pas, même celui avec Matthew McConaughey qui venait pourtant de remporter un Oscar (pour Dallas Buyers Club en 2014, ndr), et qui a fait un flop total (le film dont parle Udo Kier est The Sea of Trees présenté à Cannes en 2015, ndr). Lars von Trier ou Werner Herzog ne peuvent pas non plus faire de mauvais film, car ils savent comment faire des films. Peut-être qu’ils choisissent parfois le mauvais sujet. Pour ma part, il y a certains films auxquels j’ai participé dont je ne me souviens même plus (rires).

Vous avez tenu un rôle dans Cigarette Burns (de l’anthologie Masters of Horror), qui est l’un des derniers films de John Carpenter. Quel était votre état d’esprit et celui de Carpenter à cette époque (2005) durant laquelle une jeune génération était en train de monter (James Wan avec Saw, Eli Roth avec Hostel, Rob Zombie avec The Devil’s Rejects) ?
Pour moi, jouer ce millionnaire qui a besoin et donne de l’argent pour obtenir ce film unique, le mettre dans une boite et extirper ses tripes pour les mettre dans un projecteur avant de le mettre en route, c’était comme une usine de saucisse, la chose la plus étrange que j’aie jamais fait. C’était bien plus sanglant que Dracula ou Frankenstein.
Je n’ai pas ressenti que l’on était à la fin d’une époque ou quoi que ce soit du genre. J’étais simplement en présence de ce maître, une figure importante du cinéma d’épouvante, qui m’a complimenté pour avoir correctement joué cette scène incroyable que j’avais appréhendé de manière sérieuse, pas comme une blague. J’ai beaucoup apprécié de jouer avec lui et j’aimerai encore le faire.

Pouvez-vous nous parler de votre prestation dans Iron Sky 2 ?
Je n’ai jamais joué de nazi sérieux, que ce soit pour Rob Zombie (le faux trailer grindhouse Werewolf Women of the SS, ndr) ou quiconque. Je me suis toujours rappelé de l’approche de Charlie Chaplin dans Le Dictateur pour rendre mes prestations surréalistes, et non réalistes, car je suis né à la fin de la Second Guerre mondiale.
Pour le second Iron Sky, je me rappelle très bien de nos premières discussions avec Timo après qu’il m’ait envoyé le scénario. Je lui demandais alors : "Mais qui va jouer Adolf Hitler ? " Il ne savait pas encore et je lui ai dit "Pourquoi pas moi ? " On a trouvé ça intéressant. "Et qu’en est-il de son animal de compagnie ? ", lui ai-je demandé. Hitler avait une chienne nommée Blondi. Timo était inquiet du point de vue de la protection des animaux, donc je lui ai suggéré de l’empailler et de la mettre sur une planche avec quatre roues que j’allais tirer derrière moi en criant "Blondi, assis ! " avant de lui donner un os. Et à la fin, je monte un dinosaure qui s’appelle également Blondi.

Est-ce le nom de S. Craig Zahler au scénario qui vous a poussé à faire Puppet Master : The Littlest Reich ? Comment l’avez-vous rencontré ?
Zahler me voulait pour Brawl in Cell Block 99 avec Vince Vaughn et Don Johnson. Après avoir lu le script, je lui avais répondu non, je trouvais le texte trop brutal. Mais il a insisté et j’ai fini par accepter à condition de le jouer un peu différemment. Plutôt que de décrire avec détail que mon personnage envoyait quelqu’un pour ouvrir le ventre de la femme de Vince Vaughn dans le film pour lui extirper son enfant et découper ses petits bras et ses petites jambes, j’ai plutôt dit qu’il allait peut-être recevoir une boite avec les bras et jambes du fœtus. Cela a davantage dégoûté les spectateurs dans la salle qui ont ensuite exprimé leur satisfaction lorsque mon personnage se fait tuer.
Il m’a ensuite rappelé lorsqu’il écrivait Puppet Master pour m’annoncer qu’il avait un rôle pour moi. C’était facile car ce n’est pas moi qui suis maléfique, ce sont les marionnettes, dont je suis le créateur, qui le sont (pour les connaisseurs, Udo Kier y tient le rôle d’Andre Toulon, ndr). J’ai une scène très amusante au début du film, où je porte un maquillage qui me donne un look très étrange.
Juste après, il m’a annoncé qu’il était en train d’écrire quelque chose pour moi dans son film suivant, Dragged Across Concrete. Il m’a dit : "Tu as le choix entre deux rôles : un rôle important de gangster ou une grande scène avec Mel Gibson". J’ai répondu sans hésiter "La scène avec Mel Gibson ! ". J’ai passé un bon moment avec ce dernier, il a été gentil.

Propos recueillis par Samuël Tubez lors du 37e BIFFF. Photos : Yax Rebel Films.
Un grand merci à Jonathan Lenaerts et Tristan Trafalski ainsi qu’à l’équipe du BIFFF.

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