William Hope Hodgson - La Chose dans les algues

15 octobre 2017 | Par : Fred Bau | Des livres

Titre La Chose dans les algues

Titre original Deep Waters (1946)

Auteur William Hope Hodgson

Années 1979 (NéO) 2007 (Terre de Brume)

Note 8/10

Résumé Voici un livre des plus étranges. Il est d’un auteur anglais, William Hope Hodgson, qui mourut trop jeune — tué sur le front en avril 1918 —, pour avoir pu donner toute sa mesure. Mais si son œuvre est courte, elle témoigne d’une rare originalité. Dès que l’on parle de littérature de la mer, les premiers noms qui viennent à l’esprit sont ceux de Joseph Conrad et d’Herman Melville. Pour eux, la mer n’est pas le décor d’une aventure plus ou moins tumultueuse, mais celui d’une tragédie. La mer est un destin. Mais ce sont les hommes qui jouent les rôles principaux et sont vaincus par leur propre fatalité. Pour W. H. Hodgson, c’est la mer elle-même qui est fatale. Elle est une force monstrueuse qui s’empare des corps et des âmes et les métamorphose à son gré. Elle dispose de tout un arsenal fantastique de faux-semblants, et recèle une faune et une flore qui ne pardonnent jamais aux navires perdus. Si l’on y échappe, c’est toujours à l’extrême limite et dans des conditions terribles. Dans ce texte règnent la terreur et le délire. Et c’est avec un art admirable des détails insignifiants, une manière imperceptible de graduer l’effroi, que William H. Hodgson fait venir l’épouvante. Jacques Baron.

La première chose qui vient à l’esprit dès lors qu’il est question de choses fantastiques est généralement The Thing de John Carpenter (1982). Suivie de près par la nouvelle Who Goes There ? de John W. Campbell (1938) ainsi que de sa première adaptation cinématographique, La Chose d’un autre monde de Christian Nyby (1951) (dont la paternité est aujourd’hui en grande partie attribuée à Howard Hawks) (1). Les lecteurs friands de créatures dont la nature demeure inconnue se souviendront peut-être des nouvelles Qu’était-ce ? (1859) de Fitz James O’Brien (nouvelle inspiratrice du Horla de Maupassant) et Cette Satanée chose (1893) de Ambrose Bierce. La conséquente et décisive contribution de William Hope Hodgson en matière de choséité fantastique, antérieure à Lovecraft (2), reste en revanche aujourd’hui encore grandement méconnue et sous-estimée. La faute probablement à la réception de son oeuvre d’emblée placée sous le signe du malentendu. Les critiques et les lecteurs, imperméables alors aux conjugaisons stylistiques "rétroactives" des romans, qui avec la patine du temps, devraient finir par nous conduire à élever Hodgson au rang de grand poète fantastique (3), ne distinguèrent pas quel précurseur il était. Lovecraft lui-même, bien qu’il lui rende en partie justice en lui accordant une place avant-gardiste de choix aux côtés de Algernon Blackwood en matière d’irréel (4), lui reprochera sévèrement ses effets de styles archaïques.

Recueil posthume tardif de quatorze nouvelles parues partiellement de façon aléatoire dans divers magazines au début des années 1900, et qui rencontrèrent un certain succès, La Chose dans les algues demeure, avec L’Horreur tropicale, la grande absente de l’essai Epouvante et Surnaturel en littérature. Une absence que l’on peut en partie imputer au caractère sporadique et épars des premières parutions, les deux florilèges ayant été publiés après la mort de Lovecraft. En partie seulement, un recoupement entre les nouvelles de Hodgson et celles de Lovecraft pouvant laisser penser que le reclus de providence a préféré garder certaines choses pour lui.

D’une qualité narrative globalement "commune", qui contraste avec les tentatives de conjugaisons stylistiques ou de constructions architecturales qui caractérisent les romans, La Chose dans les algues tire d’abord son intérêt de "la réelle et profonde érudition navale" (5) dont disposait Hodgson. La plus part des récits comportent une valeur quasi documentaire de la vie en mer, fondée sur son expérience de marin, et tiennent autant du compte rendu journalistique précis que de l’exercice littéraire de la nouvelle. "Avec sa maîtrise de la technique maritime, et le choix habile des allusions et des incidents qui suggèrent les secrètes horreurs de la nature" (6) le recueil atteint cependant des sommets supérieurs à ceux que Lovecraft jugeait enviables dans le roman Les Pirates fantômes.

On évitera de paraphraser la courte préface de Jacques Baron, afin de dégager le caractère proprement novateur du volume. La qualité la plus remarquable des périples fantastiques marins hodgsonniens réside dans la membrane immanente de la peur qui les accapare. Non seulement, ses nouvelles atteignent tout à la fois le comble de l’angoisse fantastique et le comble de l’angoisse réaliste, l’intrusion du fantastique ayant lieu dans un récit réaliste qui est déjà anxiogène ou dramatique en soi. Hodgson partage avec le lecteur son expérience physique et réelle de cette puissance monstrueuse qu’est la mer, et de la dureté des hommes qui s’y confrontent ; une expérience qu’il redouble d’une peur intérieure, à la fois viscérale et imaginaire : la chose monstrueuse est autant extérieure qu’intérieure, et la crainte, la frayeur et l’horreur constituent ses corrélations intrinsèques. Mais Hodgson aventure le lecteur beaucoup plus loin. Faisant preuve d’un étonnant sens du mystère, il effectue le transvasement du caractère immanent de cette peur dans quelque chose de plus insaisissable, et par conséquent, de plus substantiel quant à la dimension proprement fantastique, où naturel et surnaturel apparaissent inextricablement liés.

On trouve chez Hodgson, avant Lovecraft, une figure de style symptomatique qui s’opère sur une ligne de tension anxiogène entre ce qui peut être nommé, et ce qui se dérobant à la possibilité de nommer, se trouve qualifier d’innommable. Le mot "chose", récurent, est à ce titre excessivement usité dans plusieurs nouvelles. On se gardera ici de confondre cet excès avec un manque d’imagination, ou de le rapporter à une pauvreté linguistique. Parler à outrance de "choses" revient à investir le champ de la sensibilité et de l’émotion de quelque sublimité irrationnelle impénétrable, de quelque puissance informe qui a pour fonction de traduire la manifestation même de la peur dans ce qu’elle a de plus terrassant : celle de l’inconnu. Ce qui, rappelons-le, demeure d’un point de vue lovecraftien la quintessence du fantastique.

Essence du fantastique indéfinissable, substance horrifique qui ne se manifeste jamais en tant que telle, chose innommable, monstruosité multiple, la chose est un amalgame épidémique dans La Chose dans les algues : chose innommable-mer, chose innommable-poulpe, chose innommable-crabe, chose innommable-rat, chose innommable-champignon, chose innommable-algues, chose innommable-écume brune, écume brune-matière étrange, brume, etc. La venue de la chose informe qui angoisse et terrorise se répète à travers maintes formes sans pouvoir s’y réduire (7). Elle peut, en vertu d’un jeu littéraire transitoire invisible-visible et indicible-dicible qui se produit en deçà du basculement classique du réalisme dans le fantastique, accaparer tous les corps, prendre toutes les formes. A condition évidement d’avoir suffisamment de talent pour déployer ce jeu à travers les distorsions de l’in-forme, dont l’eau s’avère être un élément idéal. De talent, Hodgson n’en manquait pas, et la lecture de La Chose dans les algues nous dévoile un novelliste de genre de premier ordre. La clé de voûte avant-gardiste de la chose protéiforme repose chez lui sur un emploi paroxystique de l’articulation chose invisible et innommable-chose visible et nommée, lequel préfigure autant la littérature de Lovecraft, que la nouvelle de John W. Campbell, et le cinéma de John Carpenter. Et comme il faut bien étayer de telles affirmations, vous trouverez ci-dessous un extrait qui rétrospectivement semble bien constituer, bien qu’à l’état inconscient, un synopsis de The Thing.

"Néanmoins, j’eu l’impression d’avoir aperçu, pendant un moment, une multitude de visages morts, parfaitement livides qui se retournaient vers moi dans leur linceul d’herbes marines (...) Et j’écoutais, j’écoutais toujours... avec l’impression qu’une quelconque Terreur méditait son coup dans la nuit et pouvait nous surprendre à tout moment sous une forme impossible à imaginer (...)

Vers minuit, sentant que je ne pouvais rien faire et pensant que rien d’apparemment dangereux ne proviendrait de ces choses invisibles qui paraissaient nous encercler, ma femme et moi descendîmes nous reposer non sans avoir soigneusement barricadé derrière nous la porte du salon. Il était à peu près deux heures du matin quand je fus réveillé (...) par le cri d’agonie de notre gros verrat, tout à fait sur l’avant (...)

En approchant du gaillard d’avant, je prenais de plus en plus de précautions (...) Mon coeur fondait en eau tant j’avais peur. J’arrivai enfin à la porcherie et découvris un spectacle affreux. Le porc, un beau verrat (...) avait été traîné sur le pont et était étendu devant son étable, éventré et sans vie. Les barreaux de fer de la porcherie _ et des barreaux solides _ avaient été brisés comme des fétus de paille. Et partout, le sang répandu en abondance.

Je ne voulais pas en voir plus. Je compris bien vite que c’était l’oeuvre d’une créature monstrueuse qui pouvait, à l’instant même, m’assaillir. Pris d’une panique démentielle je courus vers l’abri du salon et je ne m’arrêtai qu’après avoir fermé la porte ; je me sentis protégé contre cette Chose qui avait dépecé le verrat (...)

Des questions plus vitales m’assaillaient : "Comment était-il (ou : elle ?) monté à bord ? Où s’était-il (ou : elle) caché ? Et toujours Qu’est-ce que c’était ?" Je restai dans cet état un bon moment, jusqu’à ce que j’eusse recouvré un peu l’esprit (...)

C’est avec une attention incroyablement minutieuse que je continuai l’inspection du bateau, clôturant soigneusement toutes les ouvertures derrière moi pour être certain qu’aucune créature ne jouait avec nous un terrible cache-cache" (8)

A l’heure où l’on justifie trop souvent la valeur du fantastique par ses métaphores psychologiques et psychanalytiques, les nouvelles maritimes de William Hope Hodgson représentent, nonobstant leur qualité d’aventures en mer qui tiennent autant du témoignage documentaire que de la fiction littéraire, une véritable cure de jouvence. Une cure de jouvence qui nous rappelle que la gamme des émotions fantastiques demeure probablement irréductible à toutes les interprétations qu’on lui prête, ainsi qu’à toutes les formes qu’on lui donne.

(1) L’auteur de ses lignes ne cachera pas combien il juge facultatif, voire dispensable, le The Thing de Matthijs van Heijningen Jr (2011).

(2) La fascination qu’exerce aujourd’hui Les Mythes de Cthulhu dans l’imaginaire collectif conduit bon nombre de fantasticophiles, lecteurs ou non de Lovecraft, à occulter ou mésestimer l’importance fondatrice de bien d’autres aspects de l’oeuvre en termes d’exploration esthétique de la peur de l’inconnu et de l’informe. Si La Maison maudite (écrit en 1924) demeure pour un bon quart un hommage non dissimulé à Edgar Poe, si la teneur narrative du récit n’a rien d’innovant en soi comparativement à la mythologie, nous n’y assistons pas moins à un renversement majeur des débordements sémantiques propres à la monstration de la décomposition. En d’autres termes, là où des écrivains tels que Arthur Machen dans Histoire de la poudre blanche (1895), ou encore Maurice Renard dans Le Rendez-vous (1909), composaient des textes exhibant et exagérant la putréfaction, Lovecraft réalise un véritable coup de génie que n’avait qu’à peine effleuré Ewers dans La Fin de John Hamilton Llewellyn (1907). Nous assistons dans La Maison maudite à un jaillissement littéraire pur de la chose monstrueuse en soi, une décomposition inversée en quelque sorte, qui plonge ses racines dans le mythe du vampirisme. Une intrusion horrifique de la composition de l’informe dans le champ formel, que préfigurait le terrifiant miroir architectural Je Suis d’ailleurs (écrit en 1921), et que parachèveront John Carpenter et Rob Bottin à l’écran.

(3) Le Pays de la nuit (1912), par exemple, bien que reconnu désormais par la critique et les lecteurs, Lovecraft en tête, pour son avant-gardisme science-fictionnel onirique, fut généralement considéré comme un récit démodé lors de sa publication. Si nous avons aujourd’hui encore tendance à juger sa conjugaison du style chevaleresque du XVIIème siècle et de l’exercice de géographie littéraire précurseur comme maladroite, il n’est pas exclu que ce livre soit perçu tout autrement dans quelques siècles.

(4) Lovecraft, La tradition fantastique en Grande-Bretagne, in Epouvante et Surnaturel en littérature.

(5) Idem, à propos du roman Les Canots du Glen Carrig.

(6) Idem, à propos du roman Les Pirates fantômes.

(7) On renverra ici le lecteur au Livre de Raison, in Lovecraft Tome I, collection Bouquins.

"A. Une horreur ou une monstruosité fondamentale _ condition, entité, etc. (...) C. Le mode de manifestation _ l’objet dans lequel s’incarne l’horreur, et les phénomènes observés. D. Les types de réaction de peur face à l’horreur."

Nous retiendrons bien évidement le terme "entité", en le rapportant à la chose. La chose fantastique serait une entité inconnue dont il faut traiter le mode de manifestation _ l’objet dans lequel s’incarne l’horreur, et les phénomènes observés. Il y aurait donc, comme on le découvre entre les lignes des nouvelles de Hodgson relatives à la vie en mer, la chose fantastique, entité substantielle innommable et indicible, et ses manifestations. Rien n’interdit dès lors d’étendre la chose à toutes les figures du genre : diable, démons, esprits mauvais, fantômes, vampires, loups-garous, zombies, goules, dragons, psychopathes, etc. Cette entité, à travers ses modes de manifestations, doit, toujours selon Lovecraft, engendrer des types de réactions de peur chez les personnages face à l’horreur. Plus la chose fantastique se manifestera en demeurant dissimulée, et plus l’expérience cathartique et métaphysique de la peur de l’inconnu sera réussie. Fin des religions, qui visent quant à elles à contourner ou refouler une telle catharsis. Cette catharsis de l’épouvante aura trouvé deux zéniths : Les Mythes de Cthulhu chez Lovecraft. La Trilogie de l’Apocalypse chez Carpenter.

(8) Le Cinquième message, in La Chose dans les Algues.

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