Interviews

Xavier Gens (Réalisateur de Frontière(s))

26 mars 2008 | Par : Damien

Quand Xavier revient sur son film...






Avant d’aborder le film, tu peux nous parler des difficultés que tu as sans doute rencontrées avec les producteurs pour réaliser et imposer un survival hardcore en France ?

Les producteurs n’assumaient pas complètement le film qu’on était en train de tourner. Ils nous ont demandé la veille du tournage de faire en sorte que le film soit un moins de 12 ans alors qu’on savait que l’histoire qui était écrite ne rentrait pas dans cette catégorie. Du coup, il fallait éliminer toute trace de violence du film qu’on allait tourner. Pour moi, il était hors de question que j’expurge complètement le film alors qu’il était écrit, préparé, prévu pour ça et il fallait qu’il soit le plus jusqu’au-boutiste possible. C’était la guerre pendant tout le tournage jusqu’à l’arrivée de Luc Besson qui a concrètement sauvé le film en acceptant de le distribuer et donc en nous permettant d’avoir la vision du film que j’avais depuis le début sans m’obliger à la formater.

Et il n’y a pas eu de scènes supprimées par rapport au scénario de départ ?

En plein tournage, il y a des choses qu’on a dû enlever. Notamment, on devait clairement voir un être humain entrain de cuire pendant la scène du banquet final et ça, on n’a pas pu le montrer. On voyait aussi le père (Jean-Pierre Joris) manger la tête ainsi que toute la scène de préparation à la cuisine qui a également été expurgée par rapport à ce qui était prévu à l’origine. Ça a été une frustration de tenter de faire un film jusqu’au-boutiste sans avoir la possibilité d’aller justement jusqu’au bout.

Le fait que le film soit également politisé n’a-t-il pas rajouté des difficultés en plus ? Dans une France fortement penchée à droite le fait que tu utilises des images d’émeutes et l’expression racaille ça fait un peu tache, non ?

Les images proviennent de scènes d’émeutes de 2005 et de manifestations que nous avons récupérées chez des vidéastes amateurs, ce qui fait que nous n’avions pas réellement d’infos concrètes sur la provenance exacte des images. L’expression « racaille » entendue par un des manifestants était un petit clin d’œil à notre ancien ministre de l’intérieur. Nous voulions faire une analogie entre le discours employé juste avant les émeutes de 2005 et le personnage interprété par Patrick Ligardes quand il rencontre les autres pour la première fois. Un dialogue qui fait écho à la réalité de cette époque et qui crée une petite ironie dramatique…

Le casting avec Samuel Le Bihan et Estelle Lefébure, même si tu as déjà travaillé avec eux, c’était une évidence pour toi ou bien le choix de la production ?

C’était mon choix étant donné que j’avais déjà bossé avec eux. Je voulais retrouver toutes les personnes avec qui j’avais fait mes premiers courts-métrages, histoire de pouvoir retrouver toute cette famille pour mon projet. C’était un vrai film d’amis qui ont accepté de se prêter au jeu. Sans eux, je n’aurais jamais pu le faire car ça ne correspondait pas à une réalité économique pour d’autres comédiens que je n’aurais pas connus. D’ailleurs, certains rôles ont carrément été écrits pour eux (celui de Karl pour Patrick Ligardes, celui de Gilberte pour Estelle, d’Alex pour Aurélien Wiik). Je connaissais tout le monde avant sauf Karina que j’ai rencontrée par l’intermédiaire d’Aurélien. Certains sont arrivés par casting : Chems Dahmani, qui joue Farid, Amélie Daure qui joue une des sœurs, Jean-Pierre Joris bien sûr, le patriarche et Joël Le françois.

Tu n’avais pas peur que leur côté people (Estelle mannequin célèbre et Le Bihan acteur de comédie (3-0, Jet set) ne prenne le dessus et que le spectateur n’arrive pas à croire en leur personnage ?

Je sais que certains spectateurs ont eu ce problème, je ne vous le cache pas. Mais ils l’ont vu en France et connaissent ces acteurs. J’ai des amis espagnols qui n’aiment pas le film L’orphelinat parce qu’ils connaissent Belen Rueda à travers les sitcoms espagnols qu’elle a fait et donc, ils ne rentrent pas dans le film. Je trouve que c’est un problème qu’on a chez nous d’avoir des étiquettes sur certains comédiens qui essaient de faire des choses, de changer les choses. Après, c’est le public qui choisit : soit il est cynique et n’accepte pas ce qu’ose faire le comédien, soit il rentre mieux dans le film et fait abstraction de l’image que peut avoir Estelle auprès du grand public. Il essaie avant tout de voir les personnages et pas les acteurs qui font une prestation, un rôle de composition dans un film.

On essaie de changer ce problème de perception des acteurs en France. Vous savez, beaucoup de gens se sont moqués de Vincent Cassel en voyant Les promesses de l’ombre. J’avais vu le film que j’ai trouvé formidable et j’ai entendu les réactions dans une salle française : le spectateur rigolait en voyant arriver Vincent Cassel dans le film. Il y a certains acteurs qui ne sont pas considérés à cause du rapprochement et je pense qu’il faut essayer de gagner cette distance pour retrouver son plaisir de spectateur. Surtout si on veut que le film de genre subsiste en France, il faut dépasser ça et accepter l’acteur à travers le film parce que c’est lui qui crée le prisme qui vous permet de rentrer dans l’histoire.

Estelle ressemble à un personnage du film de Rob Zombie Devil’s Rejects : Baby Firefly interprété par Sheri Moon Zombie. Elle a cette folie meurtrière dans les yeux et terriblement aguicheuse. Qu’en penses-tu ?

On avait la volonté de se rapprocher du film de Zombie vu que c’est un film hommage à plein d’autres films et donc justement ce personnage-là.

Quelle était l’ambiance sur le tournage malgré des scènes très dures ?

L’ambiance était plutôt bon enfant, limite colonie de vacances. Le tournage a eu lieu entre mai et juin, plutôt une bonne période de l’année et c’était très décontracté. Tout le monde était très à l’aise, personne n’était trop gêné donc c’était vraiment intéressant. On était étonnés de voir comment les comédiens passaient de leurs scènes assez extrêmes à des scènes de la vie de tous les jours. Le plus compliqué entre le tournage et la réalité, ça a été la scène de la coupe de cheveux où il y a eu un amalgame entre les deux, où les deux comédiennes ont vraiment eu du mal à ce moment là. Le moment le plus difficile du tournage.

Dans ton film on y décèle bon nombre d’hommages au cinéma d’horreur des années 70 et notamment à celui de Hooper ? C’était une volonté ?

Vu que le cinéma de genre c’est le cinéma qui m’a donné envie de devenir réalisateur et de faire des films, j’avais envie de faire un film somme de toutes ces influences cinématographiques pour ensuite faire des choses tout à fait personnelles. Il fallait que je puisse sortir tout ça sur au moins un film et essayer de balancer toutes mes envies. J’avais envie de faire un film à la Massacre à la tronçonneuse, parce que je trouvais que le remake de Marcus Nispel était trop commercial. Je voulais essayer de reconstituer l’atmosphère moite de l’original et ponctuer le film de références à Robocop, La mouche de Cronenberg, à tous ces films qui m’ont donné envie d’en faire.

Le second degré parfois rencontré dans ton film était également une volonté de ta part ?

Y avait des scènes volontairement caricaturales dans l’horreur pour donner un côté surdimensionné. Et à côté, je dirais un peu à la manière de Tarantino : le film se prend au sérieux mais y a des moments où la réalité décalée est surlignée. On est pas dans de la comédie ou de la parodie à proprement parler mais c’est plus les situations qui sont tellement extrêmes qu’elles prêtent à sourire. Dans Fargo lorsqu’on met le pied de Steve Buscemi dans l’espèce de scieuse à bois, je me souviens avoir souri à ce moment-là parce que c’était drôle mais en même temps, la situation était tellement horrible qu’elle fait sourire. Je voulais pousser certaines situations très premier degré dans l’horreur de manière à faire sourire par l’extrémisme de la situation.

N’est-il pas paradoxal de voir autant de films trash, gore au moment où, et la France et les Etats-Unis, sont tous les deux dirigés par des gouvernements conservateurs ?

Ça a toujours été comme ça. Dès qu’il y a une situation de crise politique sociale (qu’on vit ici depuis 2001), on a un traumatisme de la réalité et finalement la réalité fait plus peur que la fiction. Qu’est ce qui peut être un exutoire de ces peurs, c’est le cinéma. Le cinéma devient décuplé dans l’horreur car l’horreur de notre réalité l’est aussi. Finalement, c’est une échelle de valeur allant crescendo par rapport à ce qui se passe. Vous verrez qu’au moment où on sortira de cette crise (j’espère rapidement), tout ce pan de cinéma d’horreur et tout ce trash se calmeront et on reviendra à des choses beaucoup plus spirituelles, je pense.

On parle de pauvreté en terme de films de genre en France alors que sortent des films comme Haute Tension, A l’intérieur, Eden Log, Frontière(s) et bientôt Martyrs ? Est-ce vraiment le désert annoncé ? Il y a dix ans, on n’aurait pas imaginé tout ça…

Je pense que ce n’était pas possible parce qu’il y a avait pas la possibilité de les financer. Mais par contre, on avait la possibilité de le montrer. Le problème aujourd’hui est qu’on a la possibilité de les financer via Canal + qui a ouvert une espèce de financement pour les films de genre en France. Par contre, les exploitants ont fermé leurs portes aux films de genre en France à cause du film Saw 3 qui a donné lieu à une agression pour un contrôle de papier à l’entrée d’un cinéma. Le film était interdit aux moins de 18 ans, donc forcément on met de gens qui contrôlent l’identité de certaines personnes et donc on fait vite l’amalgame entre racisme et contrôle. Ça a créé des échauffourées. Ça pourrait être évité s’il n’y avait pas de contrôle de papiers, et que chacun prend ses responsabilités. Quand on va voir un film interdit aux moins de 16 ans, on sait ce qu’on va voir et je pense que chacun est capable de juger selon son propre libre arbitre du film qu’il va voir ou pas. On devrait pouvoir trouver une solution pour que les gens n’aient pas l’impression d’être contrôlés sur leurs origines. C’est comme à l’époque de Tueurs nés, il y a deux personnes qui vont venir massacrer des gens dans une école et on va dire que c’est à cause de Tueurs nés. C’est ça qui est aberrant. C’est très facile de tirer sur un film d’horreur parce qu’on n’est pas réellement réhabilité auprès des critiques mais je pense que c’est plus la responsabilité des spectateurs eux-mêmes.

Des problèmes pour la distribution en salles de votre film ?

On n’a pas eu UGC comme distributeur et c’est vrai que si on les avait eus, on aurait eu plus d’entrées et donc le film aurait été plus rentable. Ç’aurait aidé les autres films de genre à se produire et se monter plus facilement.

Peut-être le marché DVD ?

Certainement mais c’est vrai que la salle c’est le plus important. Quand vous voyez un film comme Frontière(s) avec une salle pleine comme j’ai eu la chance de le vivre, vous êtes avec 900 personnes et vous avez l’impression de vivre un concert de rock. C’est un événement et une sensation unique. C’est des choses que les spectateurs doivent connaître pour apprécier un film de genre. Bien souvent, les critiques de cinéma voient les films en projo presse en France, où ils sont dix dans la salle. Comment voulez-vous qu’ils aient une expérience du public avec dix personnes dans la salle et qui viennent armés, la fleur au fusil, pour détester les films. Je pense qu’il faudrait changer ça et faire des projections de presse publiques avec des salles pleines pour apprécier le film à sa juste valeur.

Qu’est-ce que ça te fait d’avoir ton film en compétition à Bruxelles (BIFFF) pour le Melies ?

Ça me fait super plaisir. Je regardais les sélections du BIFFF quand j’étais ado. C’était toujours super marrant. Dans les papiers qu’on pouvait lire, l’ambiance avait l’air super terrible et c’est une ambiance qui se prête à ce genre de films. Ce sont des films qui sont faits pour qu’on fasse la fête ensemble : je l’ai pas fait en regardant mon nombril mais plutôt pour que ce soit une grande fête comme ça l’a été à Toronto, San Sebastian, Sitgès où à chaque fois l’ambiance était au rendez-vous. Même à Gerardmer où à l’entrée d’une salle l’ambiance était incroyable. Les gens criaient dans les salles, créant un trip de sensations pendant une heure et demie.

Pourquoi les Français sont-ils autant demandés aux States ?

On a le côté mauvais élèves, cancres capables de faire n’importe quoi. On attend qu’il se passe quelque chose : les producteurs américains cherchent du travail et sont très dociles et rentrent bien dans le cadre. Nous, on s’en fout, ce qu’on veut c’est faire des films avec notre liberté. Quand on nous met un cadre, ça déborde toujours un peu.

Où en est ton projet Vanikoro avec Vigo Mortensen et Philip Seymour Hoffman ?

Le film retrace l’épopée de La Pérouse quand il est parti de Brest en 1785 avant de disparaître sur l’île de Vanikoro en 1788. On attend des réponses de la part de Hoffman et de Mortensen mais on attend d’avoir déjà le script abouti. Il faut attendre de se mettre d’accord avec tout le monde, sur les calendriers, sur un peu tout… On espère que ce sera faisable… C’est une histoire noble, il faut la traiter à sa juste valeur.

Même équipe que celle de Frontière(s) ?

Laurent Tolleron, non : c’est le producteur de Frontières, il est hors de question qu’il soit sur Vanikoro. Certainement, Laurent Barrès. Ça dépendra des négociations avec le pays dans lequel on va aller tourner. Il faudra faire un équilibre entre techniciens locaux et français. Mais j’essaierai de prendre mes chefs de postes forcément.

On termine par un petit portrait chinois :

Si tu étais un film ?

Je regarde mes DVD en même temps. Je dirais Au petit matin, c’est mon œuvre la plus personnelle.

Si tu étais un acteur ?

Jack Black

Si tu étais une actrice ?

Karina Testa

Si tu étais un réalisateur ?

Moi-même (rires)

Et enfin, si tu étais une scène de cinéma ?

Les adieux d’ET et Elliott à la fin d’ET. Un peu de douceur dans ce film de brutes (rires)

Réalisateurs que tu aimes le plus ?

Verhoeven, McTiernan, Scorsese et Peter Jackson, Sam Raimi, Del Toro, Cuaron… Je dirais surtout les quatre derniers avant McTiernan.

Merci à vous et bonne chance pour le Méliès.

Interview réalisée par Damien et Gore Sliclez (avec la collaboration de Dante)

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