Taguchi, un jeune informaticien, est retrouvé pendu dans son appartement. Sous le choc, ses collègues cherchent à en savoir plus sur ce suicide inexplicable. La victime a laissé un mystérieux message contenu dans une simple disquette. De toute évidence, celle-ci recèle un virus qui contamine ses utilisateurs et a de graves répercussions sur leur comportement. A Tokyo, l'inquiétude grandit au fur et à mesure que le virus se propage à travers les réseaux informatiques. Des petits groupes de jeunes gens tentent de résister, tandis que les disparitions se multiplient.
Internet est omniprésent dans la vie de quasiment tous les citoyens de nos sociétés occidentales. Il est devenu une ressource inévitable selon qu’on ait envie de préparer un travail, consulter des vidéos ou rencontrer des gens irréels qui se dressent des profils virtuels derrière leur écran et leur clavier dénué de fil, parce que c’est plus branché tout en l’étant moins (vous me suivez, là ?). C’est sur le thème de cette exagération contemporaine que Kurosawa décide de créer son film Kaïro.
Voilà un métrage assez original puisque les fantômes et spectres en tout genre n’apparaissent plus seulement aux humains par le biais d’une manifestation spectrale traditionnelle, drapés vêtus d’un drap blanc avec un boulet au pied. Si Brassens était encore là, il se plaindrait certainement avec Villon de la disparition des fantômes d’antan qui savaient hanter avec peu d’artifices. Mais voilà, sieur Brassens n’est plus et il faut avouer que Kurosawa présente justement la particularité de jouer avec son temps… mais pas trop. Il n’est d’ailleurs pas le seul à en avoir eu l’idée puisque les esprits frappaient déjà par le biais de la télévision dans Ring ou des portables dans La mort en ligne de Miike. A la différence près que Kurosawa n’en fait pas le sujet principal de son film. L’emprise du web n’est qu’un moyen parmi d’autres de se manifester et de frapper la population japonaise par le truchement de ce qu’il utilise le plus. Une critique très vive de ces phénomènes de mode est mis maintes fois en lumière par le réalisateur comme Kawashima qui dispose à son domicile d’une connexion sur la toile uniquement pour faire comme tout le monde et qui est bien en peine de manipuler convenablement sa machine.
En ce sens, Kurosawa critique cette société japonaise traditionnelle qui est en proie à disparaître. L’ambiance générale des films du réalisateur est d’ailleurs fortement marquée par cette vision kurosawéenne qui consiste à avancer que les traditions japonaises sont en train de plier sous le poids des nouvelles générations, trop peu enclines à s’agenouiller devant leurs pères et à sortir seulement jusque 21 heures. Du coup, la société nippone semble avancer au ralenti, quasiment ankylosée par ce creux de la vague. D’ailleurs, Kairo a l’originalité de présenter ces fantômes ondulants presque plus agités et vivants que leurs homologues humains, anéantis, plongés dans une flemme incroyable. Conformément à la mouvance introduite par Ring et ses descendants, les fantômes tiennent dans Kairo une place importante et parviennent à se glisser au sein de l’ambiance sordide du métrage pour effrayer comme il se doit. Et quand on parle d’effrayer, ce n’est pas uniquement en faisant un petit « Bouh » derrière une porte ou en hurlant violemment. Non, Kurosawa a préféré
se passer des artifices sonores très en vogue dans le cinéma asiatique qui consiste à augmenter le volume à chaque événement terrifiant. Le réalisateur a eu la bonne idée de stresser son spectateur par le biais d’une mise en scène parfaite : décors dénués et archaïques, mouvements dérangeants des spectres et une phrase sans cesse serinée qui fait dresser les poils des bras par sa répétition en cadence et son inintelligibilité des propos.
L’autre excellente idée du réalisateur est de créer une ambiance évolutive. De sombre et glauque, l’ambiance passe volontiers par des moments poétiques pour aboutir à une atmosphère apocalyptique plus anxiogène que jamais. Ce climax prouve une nouvelle fois le savoir-faire du réalisateur. J’en veux pour preuve ce magnifique moment que constitue la disparition de Junko ou cette sortie échappatoire dans un Tokyo désert.
En conclusion, Kaïro est l’un des films fantastiques qui m’a le plus charmés tant il regorge d’excellentes idées mises en pratique (ce qui n’est pas le cas de tous les films sur le sujet) et parvient à vraiment foutre la frousse. Chapeau, monsieur Kurosawa !
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