Un vieil écrivain japonais de littérature fantastique raconte 4 histoires classiques de fantômes. Il raconte en fait trois histoires complètes (« La Chevelure noire », « La Femme des neiges », « Hoichi l’homme sans oreilles ») mais hésite concernant la fin de la quatrième (« Dans une tasse de thé ») car il est peut-être effrayé lui-même de sa signification symbolique. Sa servante et son éditeur, venu lui présenter ses vœux de Nouvel an, sont les témoins de sa mort épouvantable, rendant à jamais impossible la conclusion de sa quatrième histoire.
Parlons un petit peu d’histoire et réparons une injustice. D’histoire du cinéma bien sûr. Je le dis tout net : même si beaucoup pensent que c’est Akira Kurozawa, le plus grand réalisateur de l’histoire du cinéma japonais et non Masaki Kobayashi, ce Kwaidan est une preuve évidente de la fausseté de cette assertion.
Kwaidan est un film à sketches regroupant quatre sketchs fantastiques baignant dans une atmosphère unique et envoûtante. A l’origine, Kwaidan est un recueil de nouvelles écrit en 1904 par Lafcadio Hearns, un auteur irlandais exilé au Japon. Son roman sert de trame au chef-d’œuvre de Kobayashi alors en total état de grâce après avoir signé coup sur coup Rivière Noire, film noir et désespéré à forte connotation sociale, La Condition de l’Homme, un pamphlet politique ahurissant de plus de neuf heures et Hara-Kiri, chef-d’œuvre du film en costume. Le film se divise en quatre segments bien distincts que rien ne relie entre eux. Kwaidan est aussi le nom donné au genre « film de fantômes japonais » comme Ring, Ju-On et toute la clique. On peut voir ce film comme le grand-père du film culte de Nakata.
Le premier est La Chevelure Noire et met en scène un samouraï qui répudie sa femme afin de faire fortune. Il refait sa vie mais, rongé par le remords, il retourne auprès de son premier et unique amour. Ce premier film fait figure de mise en bouche pour ce qui va suivre. La Chevelure Noire est une classique histoire de fantômes typique du folklore japonais. Kobayashi, aidé par une esthétique éblouissante, transcende cette histoire on ne peut plus classique et en tire un terrible drame amoureux d’une noirceur et d’une beauté visuelle incomparables. Kobayashi limite les dialogues au minimum et réussit par sa simple mise en scène à étaler une gamme d’émotions presque sans limites. Une histoire classique à la lenteur lancinante magnifiée par la photographie irréelle de Yoshio Miyajima. Premier essai transformé.
Place ensuite à La Femme des Neiges. Afin d’échapper à une tempête de neige, deux bûcherons se réfugient dans une cabane. Durant la nuit, ils seront visités par une étrange femme à la pâleur extrème et toute de blanc vêtue. Cette histoire peut être vue comme la version nipponne de notre mythe de la fameuse Dame Blanche (pas la glace non…). Cette histoire traite du deuil, de la mémoire et de la famille. Kobayashi parvient dans cette histoire à retranscrire toute la tradition orale des contes
fantastique japonais. Bien plus qu’en Occident, le fantastique et le monde des esprits font partie intégrante de la vie des Japonais : on retrouve un nombre incalculable de spectres, sorcières et autres bestiaires purement horrifiques dans les poèmes et récits anciens. La Femme des Neiges fait partie de cette multitude d’esprits peuplant les légendes asiatiques. Le blanc est aussi la couleur du deuil au Japon, ce qui est important pour comprendre tout le sens profond de cette histoire. Une fois de plus, Kobayshi transcende son matériau de base pour signer une fable éblouissante et horrifique à la beauté visuelle jamais vue. Le film tourné en studio offre une vision totalement surréaliste de la forêt japonaise et de la tempête qui sert de point de départ au film. Un enchantement total pour les yeux et un autre classique instantané.
Après ces deux mises en bouches plus que réussies vient le plat de résistance Hoichi sans oreilles, le plus célèbre des 4 segments. L’histoire est celle d’un jeune musicien aveugle, virtuose de la biwa et des chants contant les hauts faits d’arme d’une bataille navale. Chaque soir, les fantômes des soldats morts lors des combats le convient à leur narrer encore et encore l’histoire. Cet épisode prend pour terreau historique la bataille navale de Dan no Ura qui aura vu s’affronter les clans Hei et Genji en 1185. Ce segment est tout simplement la plus belle chose que j’ai jamais vue sur un écran, c’est un joyau esthétique parfait mêlant théâtre nô, bunraku, peinture et cinéma avec une grâce et un talent absolu. Ce seul segment prouve que Kobayshi est un génie total et un des réalisateurs les plus importants du patrimoine cinématographique mondial. Chaque plan est d’une beauté à couper le souffle, les dix premières minutes sous forme d’histoire chantée reconstituée devant des décors entièrement peints rendent, à elles seules, le vision de Kwaidan obligatoire. Hoichi c’est juste une heure en état de grâce totale, une heure qui va plus loin que le cadre simple du cinéma, une heure d’art pur. Rien que ça.
Dans un Bol de Thé se termine le film sur l’histoire d’un auteur qui raconte la mésaventure d’un samouraï menacé par un esprit dont l’image
lui apparaît dans un bol de thé avant de se matérialiser face à lui. Kobayashi une fois de plus explose les codes picturaux du cinéma traditionnel pour signer une œuvre proche de la peinture et du théâtre japonais. Cette histoire aborde le thème du remords et des erreurs passées qui doivent se payer un jour ou l’autre.
Kobaysahi signe donc un film en somme composé de quatre récits fantastique transfigurés par une esthétique totale mêlant noir et blanc et couleur, engendrant de véritables peintures sur pellicule plus que des plans de cinéma traditionnel. Mais le film n’est pas qu’un monument d’esthétisme racé et intemporel, il est aussi pour Kobayashi le moyen d’explorer ses thèmes de prédilection via le fantastique. Sens moral, code de l’honneur et emprisonnement social sont une fois de plus abordés de manière frontale et subtile par un réalisateur essentiel du septième art mondial. Le film est lent, comme en apesanteur, et théâtral mais d’une modernité thématique et plastique jamais égalée même près d’un demi siècle plus tard. Un chef-d’œuvre absolu, radical et définitif. Un des dix plus grands films fantastiques de tous les temps.
Véritable icône du cinéma fantastique japonais en Europe durant de longues années, Kwaidan connut dès sa genèse une entrée mouvementée sur le vieux continent. Acclamé par le jury du festival de Cannes en 1965, le métrage ne connaîtra par la suite que des remous néfastes puisqu’il se verra amputé d’une de ses histoires lors de sa sortie en salles en Europe comme aux States. Handicapé de son segment intitulé La femme des neiges, le métrage perd de sa cohérence structurelle d’autant plus que les autres segments se verront bouleversés et remis dans un ordre tout à fait illogique.

Kwaidan est le premier film fantastique qu’a réalisé Kobayashi, plus habitué à livrer des drames et des films noirs. Amoureux du cinéma fantastique alors très en vogue et désireux d’y coller une esthétique particulière, le réalisateur s’attèle à fournir cette pièce maîtresse de sa filmographique rayonnante. Tout en participant à la visite du genre fantastique et en retranscrivant avec une rigueur inouïe les éléments constitutifs de ces histoires de fantômes asiatiques, Kobayashi parvient à effectuer une pirouette miraculeuse puisqu’il fournit une réflexion métacognitive sur le genre qu’il aborde.
Kwaidan est un ensemble de quatre segments rigoureusement accolés les uns aux autres pour créer un ensemble cyclique frôlant la perfection. Œuvre ontologique, le métrage esquisse admirablement la peinture de l’homme universel au gré des rencontres et des saisons (La chevelure noire symbolisant l’automne, La femme des neiges représentant l’hiver, Hoichi sans oreilles est associé au printemps tandis que Dans une tasse de thé se révèle garant de la fraicheur estivale). L’œuvre épate également par le traitement méta qu’elle impose sur elle-même. Ainsi, nous vivons ces rencontres entre les hommes et les fantômes, souvent séducteurs sinon
attirants avant d’en arriver à l’apothéose finale. Dans une tasse de thé rompt avec cette gentillesse présumée des spectres et confronte un parfait innocent à son alter ego fantomatique tout à fait cruel. Cette montée en puissance du mal chez les spectres contraste fort bien avec la saison estivale à peine entamée et permet d’en arriver au clou de la réflexion de Kobayashi : la mort du narrateur, éprouvé par ces contes fantastiques merveilleux qui mènent inéluctablement à la destruction signant l’apocalypse de l’art…
Nul besoin de persévérer dans des palabres inutiles pour vous assurer que Kwaidan est une pure merveille qu’il ne serait pas sérieux de contourner. Cependant, il faudra vous armer de patience devant cette œuvre expositive et parfois un peu longuette (le chant de départ dans Hoichi sans oreilles) mais, en définitive, vous ne sortirez pas déçu de la vision de ce chef-d’œuvre intemporel et universellement jouissif…
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