Critique de film

Nuit du chasseur (La)

"The Night of the Hunter"
affiche du film

Un prêcheur inquiétant poursuit dans l'Amérique rurale deux enfants dont le père vient d'être condamné pour vol et meurtre. Avant son incarcération, le père leur avait confié dix milles dollars, dont ils doivent révéler l'existence à personne. Pourchassés sans pitié par ce pasteur psychopathe et abandonnés à eux-mêmes, les enfants se lancent sur les routes.

Les critiques à propos de ce film

Critique de La nuit du chasseur - Chiiiiiiiiiiiiil-dren !!!
Par : Hellrick

La nuit du chasseur, l’unique long-métrage réalisé par le grand acteur Charles Laughton, constitue une expérience profondément originale et s’impose comme un des rares films qui ne peut être comparé à aucun autre. Son échec injustifié (mais peut-être prévisible) au box-office empêcha par la suite Laughton de récidiver et nous devrons donc nous contenter de cette unique mise en scène qu’il faut aborder avec une certaine réflexion. Certains commentaires lus ici et là reprochent en effet à La nuit du chasseur son manque de réalisme alors que cela semble justement le dernier souci de Laughton, lequel a clairement pensé son œuvre comme une fable.

Située durant la Grande Dépression, l’intrigue débute par la découverte du corps d’une femme assassinée. Le meurtrier, qui s’éloigne tranquillement, est le Pasteur Harry Powell, lequel finit par échouer en prison pour un autre délit mineur. Là il rencontre Ben Harper, un voleur qui a caché son butin dans la poupée de sa petite fille avant d’être capturé par la police. Harper est pendu et Powell libéré au terme de sa peine. Il décide alors de séduire la veuve de Harper afin de découvrir la cachette de l’argent. La nuit du chasseur se scinde en deux parties. Dans la première, nous assistons à un thriller relativement conventionnel qui s’appuie sur la séduction vénéneuse de ce Pasteur maléfique et puritain. Mais dès le générique sous fond de ciel étoilé, l’intention de Laughton de livrer une parabole se dessine via la récitation d’extraits bibliques par une Lilian Gish entourée d’enfants.

Au fil de la projection, le métrage se change en un conte de plus en plus noir qui convoque ensuite des éléments d’épouvante avant le basculement inattendu : la mort de la mère (dont le cadavre échoue au fond de l’eau) et la fuite des enfants. A ce moment, le métrage s’affranchit de ses derniers éléments réalistes pour basculer définitivement dans le conte de fée macabre. Cette transition se marque par une séquence au cours de laquelle nous voyons les deux enfants dériver dans une barque, entourés de symboles d’innocence (de petits animaux inoffensifs) et de danger (le hibou, la toile d’araignée). Un monde à la fois beau et dangereux que Lilian Gish, dans le rôle de Rachel Cooper, résumera d’une seule sentence : « un monde cruel pour les petites choses ». Lilian Gish, légende du cinéma muet ayant travaillé avec D.W. Griffith sur ses deux films les plus fameux (Intolérance et Naissance d’une nation) retrouvait là un rôle prépondérant. L’essentiel de sa carrière datait en effet du muet et, depuis les années 30, Lilian Gish avait trouvé peu de rôles à sa mesure, se consacrant beaucoup à la télévision, à l’exception notable de Duel au soleil pour lequel elle fut nominée à l’Oscar du meilleur second rôle. Robert Mitchum trouve là un rôle véritablement marquant, ne serait-ce que par le gimmick des mots « love » et « hate » tatoués sur ses mains qui lui permettent, dans ses sermons, de montrer le combat du Bien et du Mal. En dépit de sa riche carrière avant et après La nuit du chasseur, beaucoup considèrent que ce film est un des sommets de sa carrière. Il devait d’ailleurs déclarer qu’il s’agissait de son préféré, pour lequel il aurait d’ailleurs réalisé certaines scènes avec les enfants. Enfin, Shelley Winters, à l’époque très populaire, complète adéquatement la distribution dans le rôle de la veuve menacée.

La nuit du chasseur offre donc plusieurs oppositions intéressantes et, au cours du final, nous verrons une autre dualité : la religion pervertie du Pasteur, cachant son aversion du corps féminin, va rencontrer la religion plus pure de Rachel Cooper, tournée vers l’amour. Le Pasteur sera battu sur son propre terrain alors qu’il entonne une chanson dont il ne se souvient plus des paroles. Ce sera Rachel Cooper qui devra compléter les blancs laissés par le Pasteur qui n’a retenu de la religion que les aspects les plus sujets à caution. L’enjeu de cet affrontement entre le Bien et le Mal ce sera l’innocence des enfants, dont celle d’une des protégées de Rachel Cooper, une adolescente qui sort le soir avec des garçons et qui pourrait facilement succomber à ce Pasteur.

Au niveau formel, l’oeuvre de Charles Laughton brille par son très beau noir et blanc, tout en lumières brillantes et ombres, proposant des scènes très réussies comme le meurtre de la mère par un Mitchum immense assimilé plus que jamais à un Grand Méchant Loup ou à une créature de cauchemar. La découverte du cadavre flottant dans l’eau reste un autre grand moment aux lisières du fantastique, imprégné d’une véritable poésie morbide. Cette étrangeté lui confère la plus grande partie de son intérêt et il serait donc absurde de s’offusquer de l’absence de réalisme de nombreuses scènes ou de la relative incohérence de l’ensemble. Le métrage s’apparente à un rêve et ne se soucie donc pas de justifier chacune des scènes, fonctionnant par ellipses et insistant sur le caractère maléfique de ce Pasteur quasiment omniscient qui ne perd jamais la trace de ses proies. Bref, l’incarnation ultime du croque-mitaine voulant dévorer les enfants.

La nuit du chasseur n’est sans doute pas parfait (quel film de toute façon peut se targuer de l’être ?) mais il constitue une expérience inclassable à ressentir pleinement plus qu’à regarder passivement. Un classique.


Critique de La Nuit du Chasseur - Venez à lui les enfants...
Par : Mae-Nak

Fruit de la collaboration entre les deux légendaires acteurs que sont Charles Laughton et Robert Mitchum, pour qui il s’agit là de la seule réalisation, La Nuit du Chasseur est l’adaptation d’un roman de Davis Grubb (Fools’ Parade). Malgré un échec retentissant au box-office de l’époque, l’œuvre fut enregistrée en 1992 au National Film Preservation Board américain, gage indéniable de qualité supérieure. La Nuit du Chasseur suit les pérégrinations d’un inquiétant prêcheur qui, sous le couvert de ses pieuses manière, répand une bonne parole servant simplement ses intérêts. N’hésitant guère à tuer afin de s’enrichir, l’homme côtoie un jeune père de famille condamné à mort pour un braquage meurtrier. A peine sorti du pénitencier, le prêcheur n’a plus qu’une idée en tête : retrouver le butin de l’infortuné braqueur et, pour cela, il traque sans pitié ses deux jeunes enfants. Tous les moyens sont bons pour engranger 10.000 dollars.

Bande originale grandiose, photographie somptueuse et chœur d’enfants, le générique de La Nuit du Chasseur suffit, à lui seul, à instiller à l’ensemble des airs de chefs-d’œuvre. Ceux-ci ne quittent d’ailleurs pas le métrage par la suite, Laughton introduisant au mieux le personnage du prêcheur, être visiblement doux qui, pourtant, revêt rapidement un caractère malfaisant. La bonne parole apportée par le protagoniste fait d’ailleurs mouche et tranche complètement avec ses agissements. Interprété avec un brio incroyable par l’inénarrable Robert Mitchum, le prêcheur, simple homme, acquiert une dimension monstrueuse lorsqu’il s’impose dans la vie de deux jeunes enfants que la vie n’a pas gâté.

Cette dimension dramatique est encore exacerbée par les dialogues puissant d’un ensemble qui ne laisse rien au hasard. Sans jamais se départir d’une certaine tension, l’œuvre puise largement dans les fondements de la psychologie, mais aussi dans les sentiments humains. Tirant plus qu’à son tour sur la corde de la sensibilité, déstabilisant constamment un spectateur pas habitué à voir des enfants traqués de telle manière, La Nuit du Chasseur s’érige petit à petit comme un monument malsain et éprouvant. Après de nombreuses péripéties assez difficilement supportables, Laughton enfonce une nouvelle fois le clou en procédant à un road movie poignant qui pousse les personnages dans leurs derniers retranchements. Tantôt attachants, tantôt pathétiques, ces derniers offrent un incroyable tableau de la misère d’une certaine société américaine, aussi bien-pensante que puritaine. Cette critique sociétale atteindra son paroxysme avec un des finals les plus émouvants jamais mis en scène par Hollywood.

Rythmé, poignant, émouvant, La Nuit du Chasseur demeure l’un des chefs-d’œuvre du cinéma des 50’s. Son caractère assez exceptionnel et à peine supportable explique à lui seul son échec au box-office de l’époque (qui faisait la part belle à la SF et aux westerns) mais, qu’on se le dise, la seule réalisation de Charles Laughton et Robert Mitchum (qui préféra ne pas voir son nom cité en tant que réal), est un véritable chef-d’œuvre.

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